Jour après jour, le Belge Jean-Marie Lurquin gravit les marches ensablées du podium...

NOUAKCHOTT L'image est cocasse. Au kilomètre 282 de cette 16e étape, la dernière à pouvoir encore influencer l'issue sportive du rallye, les premières voitures entament un erg de près huit kilomètres. Vu du ciel, rien de difficile. Mais une fois au sol, il suffit de fouler le sable pour se rendre compte que le sable est mou. Et que les grandes marches creusées par le sable sont autant de pièges. Le premier à s'en apercevoir, c'est Hiroshi Masuoka.

Le double vainqueur de l'épreuve vient de s'ensabler cinq bonnes minutes. Alors qu'il s'apprête à repartir, Stéphane Peterhansel, son équipier et leader au classement général, passe identiquement au même endroit. Mais sa Mitsubishi Pajero Evo 2 évite le piège.

Derrière, loin derrière les deux ovnis rouges qui poursuivent leur marche triomphale vers un nouveau doublé, arrivent les duettistes de cette fin de Dakar. Alphand, suivi de Schlesser. La BMW X 5 marquée à la culotte par le scarabée bleu. Mais soudain, l'ancien skieur dévie de la trajectoire. Instantanément, le buggy Ford suit le mouvement. C'est de la garde rapprochée, ça monsieur! Mais l'un comme l'autre finissent par s'ensabler, côte à côte. S'extirpant de leur buggy, planté, malgré ses ailes déployées, Schlesser et son équipier, le Liégeois Jean- Marie Lurquin, du sable jusqu'aux mollets, étudient l'étendue du problème et enchaînent les gestes, presque machinalement. A leurs côtés, afférés autour de leur Béhème, Alphand et Magne font pareil, mais sans trop se presser. «Mais qu'est-ce qu'on fout ici? Pourquoi vous avez suivi les Mitsu ? hurle notre compatriote. Henri, t'avais qu'à nous suivre...»

Soulevée par ses vérins, puis rabattant ses portières comme son scarabée rentre ses ailes, Schlesser et Lurquin sont les premiers à repartir. Mais en sens inverse. Eux contourneront le cordon...

«On a dû se faire un chemin de plaques sur 20 mètres», explique Luc Alphand, un peu amusé, malgré la mauvaise nuit passée à même le sol, à Tidjikja, dans l'attente du camion d'assistance. «Il restait quatre ou cinq dunes, et on est passé tout juste. J'espère simplement que le reste du rallye n'a pas suivi nos traces, sinon les braves, ils risquent d'y passer la nuit!»

Trois heures plus tard, au bivouac de Nouakchott, une décharge recouverte de fech fech, cette poussière de sable qui ne demande qu'à s'envoler, Jean-Marie Lurquin est hors de lui. Explication. «On avait repris Alphand, grogne-t-il. Mais à force de voir Magne commettre des erreurs de navigation, nous sommes passés devant. Un certain moment, on l'a vu bifurquer dans notre rétroviseur. On savait qu'il faisait une bêtise mais on était obligé de le suivre car on le marque à la culotte. Quand on s'est planté à côté de lui, on a compris qu'on ne passerait pas et qu'il faudrait contourner les dunes, comme l'indiquait le road book. En ressortant, on a croisé Grégoire de Mevius. On lui a fait signe de ne pas y aller. Je ne sais pas s'il nous a vus...»

Mayer, Al Attiyah et... tous les autres, attirés par les traces comme du fer doux par un aimant, et aveuglés par leur sacro-saint GPS ont choisi de couper au plus court.

Signalé avec des ennuis d'embrayage, à l'arrêt, capot ouvert, Grégoire de Mevius s'extirpera bien de ce mauvais pas, avant de connaître des ennuis de transmission et de perdre une nouvelle fois une heure trois quarts et... une autre place au classement général.

«Le pire, souligne encore Lurquin, c'est que je crois que Grégoire était sur la bonne voie, j'espère qu'il est retourné...»

Le Liégeois hoche les épaules en se vissant un autre cigarillo entre les lèvres. D'accord, il a refusé de franchir les grandes marches de sable. Mais il sait qu'il vaut parfois mieux refuser l'obstacle. Après avoir échoué à deux reprises au pied du podium final, en 2000 et en 2001, aux côtés de l'Espagnol Jose Maria Servia, jamais il n'a été aussi près de décrocher une troisième place au Dakar...

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