Difficile de passer à côté. Une ligne barre le menton de Cynthia Bolingo (28 ans). Un trait blanc descendant des lèvres.

C’est désormais sa marque de fabrique. Un symbole qui la résume et qu’elle explique dans le septième épisode de Vestiaire .

"Dans un premier temps, la ligne blanche fait référence à un concept de dualité. J’ai l’impression qu’on vit dans un monde paradoxal mais complémentaire. Cette ligne fait qu’on est entouré de choses qui s’opposent et existent à travers ces oppositions. C’est aussi un contraste avec ma couleur de peau. Et l’autre signification, c’est cette idée de frontière, de limite. Il faut, par moments, faire l’effort d’aller vers l’autre. De nos jours, l’autre effraie. Je veux transmettre cette idée de briser la glace, de dépasser ses limites même si la société nous confine dans un rôle."

Vous vous intéressez aux grandes thématiques de société actuelles comme le racisme ou le féminisme. Considérez-vous que les choses évoluent assez vite ?

"Le clivage et le décalage sont tellement grands que malgré les avancées, il y a encore beaucoup à faire. On ne peut pas se contenter de ce qui a été mis en place. Chaque jour est un combat. La lutte est encore longue."

Cela occupe beaucoup votre esprit ?

"Quand même. À plusieurs reprises, j’ai déjà été mal en ayant une vision du monde dans lequel je vis et je ne suis pas toujours à l’aise avec les différentes choses qui se passent autour de moi. Je ne suis pas engagée à l’extrême mais j’essaie de faire attention, d’être attentive à ces sujets."

Contrairement à beaucoup, vous vous renseignez énormément avant de formuler une opinion…

"Je veux pouvoir amener des faits et du concret. Je vérifie les informations que je trouve car la société actuelle fait que beaucoup de sources ne sont pas fiables. Je veux avoir ma propre hypothèse puis discuter avec des personnes dans le domaine afin de me forger ma propre opinion. Sans tomber dans les travers du populisme ou du sens commun. La jeune génération enregistre de fausses informations qui impactent sa manière de voir le monde."

Dans une interview, vous avez déclaré détester qu’on vous demande quelles sont vos origines…

"Ce qui me dérange, c’est qu’on soit encore à une époque où on associe la couleur de peau à la nationalité. Pour certaines personnes, c’est invraisemblable qu’une personne noire ou maghrébine soit née en Belgique et soit Belge. Si tu me dis ‘non, mais tu es d’où ?’ quand je te dis que je suis Belge, c’est sous-entendre que la première réponse n’est pas acceptée car le profil de la personne ne colle pas avec sa réponse. L’interlocuteur oblige à répondre avec ce qu’il a envie d’entendre. C’est malsain. Vous pouvez demander les origines d’une personne, ce n’est pas tabou. Mais pas de manière vicieuse. Pose-moi la question direct, c’est plus simple."

Est-ce difficile d’être fière d’être Belge et Congolaise à la fois ?

"Ma ligne blanche représente aussi l’équilibre de ma double nationalité. On est constamment dans un monde manichéen. On a rarement le choix de ne pas avoir le choix et de dire ‘je prends les deux’. Tu es soit un homme soit une femme. Noir ou blanc. Hétéro ou homo."

Avez-vous été confrontée au racisme ?

"Oui, j’ai subi différentes formes de racismes."

Par exemple ?

"C’est parfois subtil, presque bienfaisant. Ou alors, il y a la version violente comme : ‘Pour une Noire, tu t’exprimes bien.’ On me l’a déjà dit plusieurs fois. Ça veut dire qu’on considère qu’une Noire parle mal ou que je suis obligée d’avoir un accent africain, chose qui, de surcroît, n’existe pas. Sinon, il y a aussi les ‘tu es forte pour une fille.’ Franchement, je devrais les écrire."

© BAUWERAERTS DIDIER

Vous considérez-vous comme féministe ?

"J’aime bien cette question. Je suis plus une personne qui tente d’être engagée et intéressée par différents sujets. Et en fait, ils sont tous liés. Le terme féministe n’est pas approprié à mon profil. Tellement de thématiques me touchent que me dire féministe m’enfermerait dans un seul combat. On ne peut pas être féministe et ne pas être frappée par les inégalités qui découlent du racisme. C’est un non-sens. On ne peut pas être antiraciste et à côté de cela ne pas s’intéresser aux formes de sexisme. Je ne me retrouve pas dans le féminisme mainstream."

Quel est son souci ?

"Il n’englobe pas toutes les revendications liées aux femmes. Rares sont les féministes mainstream qui vont parler de la problématique du voile et des différentes inégalités. Les femmes noires cumulent différentes formes de discrimination. Elles sont dans ce concept d’intersectionnalité."

Peut-on parler d’un féminisme blanc ?

"C’est un peu ça. Il n’englobe pas toutes les revendications liées à la femme. C’est polarisé. Avec une majorité blanche relativement bien lotie qui fait partie d’une certaine classe sociale mais qui ne reflète pas la réalité de l’afro-feminisme ou du muslim-féminisme. Dommage que dans un même combat censé rassembler, il y ait une division."

L’athlétisme est-il touché par le sexisme ?

"Le rapport est différent par rapport aux autres sports car il est mixte. Après, il y a encore des clichés comme celui de ‘courir comme une fille’, avec les bras ballants et en criant. J’ai, par ailleurs, remarqué une forte tendance liée aux réseaux sociaux : les sponsors paient pour les belles gueules, pas les résultats. Si ton visage ne rentre pas dans le moule de beauté de la société, c’est compliqué de trouver des sponsors."

Pourquoi vous êtes-vous dirigée vers des études d’assistante sociale ?

"Je voulais éviter les chiffres et les sciences. Les sciences sociales m’ont toujours intéressée et mes études ont un côté touche-à-tout. Je ne sais pas si j’utiliserai un jour ce diplôme mais il me permet de me retourner et changer de direction si besoin."

Votre projet social "Give and take" est en cours. Que voulez-vous mettre en place ?

"Je veux joindre deux thématiques qui me touchent énormément : les réfugiés et les orphelins. L’idée est de créer un projet commun avec les deux à travers les Jeux olympiques. Je vais mettre ces gens dans la lumière comme nous aux JO."

Un de vos proches nous a dit que "Cynthia veut toujours rendre ce qu’elle a reçu"…

" Je vais arrêter de faire la fausse modeste. J’ai toujours voulu être reconnaissante par rapport à plein de choses. Mon entourage, ma famille, les personnes qui m’ont accompagnée : j’essaie de leur rendre leur soutien. Ce n’est pas un devoir. Cela coule de source selon moi."

Team cacao, Lilian Thuram et frère footballeur

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Cynthia Bolingo se dévoile à travers cinq anecdotes.

De ses vidéos de cuisine à son amour pour sa ville de Bruxelles, Cynthia Bolingo lève un coin du voile sur sa vie.

1.  Instagrameuse en cuisine

"J’aime bien cuisiner et, à un moment donné, je voulais poster mes vidéos mais j’ai eu la flemme. Je cuisinais tout le temps à une période et je faisais des stories Instagram de mes plats. Cela fait par contre bien longtemps que je n’ai plus été créative dans ce domaine."

2.  Son frère veut devenir footballeur pro

"Mon frère de 20 ans joue au foot à Durbuy et a envie de devenir pro. Je lui ai dit : ‘La seule personne qui peut te dire que c’est mort, c’est toi-même.’ J’y crois à 3 000 %. J’espère qu’il atteindra ses objectifs. Si ce n’est pas le cas, il aura de beaux projets pour passer à autre chose."

3.  Passionnée de photo et de littérature

"Gordon Parks, c’est LE photographe dont je suis fan. Il est extraordinaire. Il a réalisé beaucoup de clichés en noir et blanc, principalement durant la période post-ségrégationniste aux USA. Quand on connaît l’histoire de cette période et son déroulement, ses photos sont d’une beauté inouïe. Mon livre préféré, c’est Mes étoiles noires de Lilian Thuram. C’est une pépite. Le livre fait 400 pages et je me suis dit ‘oh my god, comment je vais le finir ?’ Ce livre a changé ma vie. Puis, j’adore le fait que ce soit un footballeur qui ait cassé les clichés. C’est un joueur de talent mais aussi un homme engagé en dehors des terrains."

4.  La Team Cacao

"C’est avec Anne Zagré et Nafisatou Thiam. La Team Cacao est née durant les JO de 2016 comme un groupe de chant. Le nom n’a pas de rapport avec notre couleur de peau mais avec une chanson dont on ne comprenait pas les paroles. Notre rituel est de partir ensemble à la fin de la saison. J’ai aussi la team dulcinée avec Camille Laus et une autre avec ma coach."

5.  Bruxelles, sa belle

"Bruxelles, c’est ma vie, mon bébé. J’ai déjà habité en dehors de Bruxelles et j’étais nostalgique comme si j’habitais à l’étranger. Je m’y sens tellement bien que je ne me vois pas vivre ailleurs. J’ai tellement de souvenirs à Bruxelles que juste à en parler, j’ai le sourire."