Il a tenu sa promesse en ne se plaignant pas de l’hiver belge. Jonathan Borlée n’est pas du genre à avoir froid aux yeux. Entre sommets à 6 000 mètres, saut en parachute, adrénaline au volant et surtout deux jeunes enfants, il n’a pas le temps de s’ennuyer.

Jonathan, vos aventures en montagne, au Kilimanjaro et au camp de base de l'Everest vous-ont elles rendu plus fort ?

“J’avais déjà un sacré caractère avec le 400 mètres (rires). Maintenant, ce sont des sensations qu’on n’a pas tous les jours. Elles nous poussent à nous dépasser, à rester avec le groupe. Et comme vous le savez, la fin a été un peu compliquée pour moi (NdlR : malade, il avait dû être transporté à l’hôpital à Katmandou). J’ai été poussé dans mes retranchements.”

Vous avez été dans le dur tout au long du trek dans l’himalaya et pourtant vous êtes allé tout en haut…

“Je déteste abandonner. Le sentiment est tellement désagréable que je déteste ça. J’ai déjà passé des courses horribles sur 400 mètres où j’aurais pu m’arrêter après 250 mètres mais je préfère terminer avec des jambes de plomb plutôt qu’avoir ce sentiment insupportable d’abandonner. Et parfois, il faut savoir mettre la douleur de côté.”

Êtes-vous du genre à aller jusqu’à vous exploser un muscle ?

“Pas sur une course moins importante mais si je suis aux JO et que je sens une tension, je continue en espérant que ça passe.”

Vous étiez un peu l’aventurier de ce groupe. Vous aviez grimpé le kilimanjaro…

“Un sommet à presque 6 000 mètres mais c’est un aller-retour. On a mal à la tête mais on pousse pour y arriver puis on redescend et on oublie tout. Pour aller au camp de base, on est resté à plus de 3 000 mètres (NdlR : 4 000 en fait) plusieurs jours. J’avais des maux de tête tous les soirs et toutes les nuits. C’était la différence avec le Kilimanjaro. La sensation était désagréable et a engendré un gros manque de sommeil qui m’a coûté cher. Je dormais deux ou trois heures par nuit. Nous sommes aussi allés en Islande. Il n’y avait pas d’hôtel. Les toilettes, c’était la neige. On ne mangeait que de la nourriture lyophilisée. J’ai vécu cinq jours incroyables mais aussi assez difficiles. On a connu deux tempêtes, des circonstances difficiles dans lesquelles on n’est pas habitués à évoluer.”

Êtes-vous un amoureux de la montagne ou des grands espaces ?

“De la nature en général. Les gens amoureux de la montagne peuvent y rester des semaines ou des mois sans se lasser. Je suis trop impatient pour ça. J’aime les randonnées, la nature mais il y a des gens plus amoureux de tout cela que moi.”

Comment expliquez-vous cet appel de la nature alors que vous vivez à Bruxelles ?

“J’ai passé quand même plusieurs années dans les Ardennes. J’aime la nature mais aussi les challenges. Le Kilimanjaro, c’était aussi un challenge. Sans entraînement, je suis déjà parti faire 140 km à vélo avec des potes. Je l’ai regretté car il faut un minimum d’entraînement. J’adore me lancer ce genre de défi. Les JO c’est aussi un challenge d’équipe en soi.”

Vous êtes aussi un lecteur de livres d’aventure…

“Là je lis le livre de Nims Dai, le Népalais qui a grimpé les 14 sommets à plus de 8 000 mètres en sept mois et le K2 en hiver. C’est inspirant. J’adore lire ce genre de livres. Un autre m’a marqué. Je ne me souviens plus de l’auteur mais il allait dans des endroits extrêmes sans assistance ni GPS. Il a été en Amazonie, en Patagonie, dans le désert le plus chaud au monde. Il voulait voir comment son corps s’adaptait à ces extrêmes. C’est impressionnant.”

Un sportif de haut niveau flirte aussi avec certains extrêmes. Pouvez-vous les comparer ?

“Quand je cours un 400 mètres, je suis en contrôle de mon corps et de ce qui se passe autour de moi. Eux se mettent dans des conditions extrêmes où ils ne vont pas contrôler la météo, les conditions. C’est un sentiment que je comprends mais je ne sais pas si j’en suis capable.”

Votre autre passion est la course automobile. Quel aspect de ce sport vous attire ?

“L’adrénaline, clairement. La vitesse. Je suis tombé amoureux du sport auto en regardant les Grand-prix de F1 avec Michael Schumacher. J’ai un vague souvenir de la mort de Senna aussi. Depuis lors j’ai toujours adoré le sport auto.”

Comptez-vous davantage rouler après votre carrière ?

“Pourquoi pas se lancer un défi et faire un truc comme les 25 heures Fun Cup. On y a déjà réfléchi avec Kevin.”

Et repartir skier ?

“Ça me manque aussi. La montagne, la vitesse, l’adrénaline.”

Il y a d’autres projets un peu dingues à votre planning ?

“Non, mais j’ai fait un saut en parachute il y a quelques mois. C’était sur ma ‘bucket-list’. Je stressais comme un malade mais c’est un truc que j’avais envie de faire. Le matin même du saut, ma compagne, m’a prévenu. J’ai dit ‘oh merde’ (rires). Finalement, c’était dingue. J’avais envie de ressauter juste après. Le stress et l’attente m’ont un peu fait penser au 400 mètres. Mais quand j’étais au bord de l’avion et que j’ai sauté, j’ai cru être aspiré.”

Vous jouez aux jeux vidéo depuis tout petit. Cela vous apporte quoi ?

“C’est un défouloir. Je pense à autre chose avec mes frères ou les copains.”

Avez-vous encore le temps de jouer avec vos deux enfants ?

“Ça devient difficile mais j’essaie de trouver du temps pour moi et de jouer avec eux.”

Comment gérez-vous le statut de papa au quotidien ?

“C’est de l’organisation. Tout a changé. Avant, je m’entraînais, je me reposais, je mangeais et puis je ne pensais pas à grand-chose. Ici, il faut toujours avoir les enfants en tête. Heureusement, ma compagne a conscience que j’ai besoin de beaucoup d’énergie. J’essaie de faire beaucoup de choses pour l’aider elle aussi.”

Êtes-vous déjà arrivé à l’entraînement sur les rotules ?

“C’est peut-être un défaut, mais même après une nuit horrible, je fais abstraction et je me donne à fond. Parfois, je devrais y aller un peu mollo. J’ai dû mal à donner 90 %.”

Comment faites-vous pour gérer les longs mois loin de votre famille ?

“Je l’ai toujours fait. Même avant mes enfants. Je passais parfois deux mois sans voir ma compagne. C’est un peu plus compliqué avec les enfants. Déjà car je ne les vois pas et aussi car je sais que ma compagne est seule avec eux et que ce n’est pas toujours simple.”

Qu’est-ce qui vous fait encore courir après près de 15 années de carrière ?

“C’est toujours la même chose : de nouveaux défis et des objectifs. Avoir des choses en point de mire. Lorsque les JO ont été reportés, j’ai perdu une seconde à l’entraînement. Je mettais pourtant la même intensité. Je suis toujours à bloc. Beaucoup de gens disent qu’on est bientôt finis et pourtant on continue de performer.”

L’entendez-vous souvent cette réflexion ?

“Je devais avoir 27 ou 28 ans une des premières fois que je l’ai entendu. Ce sont des gens qui parlent mais ça ne m’atteint pas beaucoup. Je suis un éternel insatisfait. Quand je cours bien, je l’oublie et passe à la suite. C’est peut-être un défaut mais je ne considère pas comme un sportif accompli. Je ne stresse pas de ne pas avoir atteint tous mes objectifs avant ma retraite. J’ai toujours fait les choses au maximum. Je n’aurai aucun regret.”

Auriez-vous cru participer à quatre olympiades ?

“Peu l’ont fait. Encore moins sur 400 mètres. Attention, je ne suis pas encore à Tokyo, hein. Mais encore une fois, c’est un défi et ça me booste.”

Vous souvenez-vous de pékin en 2008 ?

“Ce sont des souvenirs exceptionnels. Je n’ai pas dormi les deux nuits avant ma série. J’étais stressé comme pas possible. J’étais tellement excité avec le stress que Kevin a demandé au médecin ce qu’on pouvait prendre pour dormir. Il lui a donné un truc et Kevin m’a donné une moitié. Cela devait suffire. Je n’arrivais pas à dormir à 2h30 et j’ai pris l’autre moitié. La série était à 9 heures donc on se levait super tôt pour se mettre en jambes, déjeuner, etc. J’ai dit à Kevin en me levant à 5 heures que j’avais pris l’autre moitié. Il n’a pas osé me dire que le médecin lui avait dit de ne surtout pas tout prendre. Il s’est juste dit ‘p**** le con’. Il s’est senti super mal. Finalement, on s’est qualifié pour les demi-finales. Il m’a dit que je lui avais fait peur. Il a bien fait de ne pas me le dire.”

Comment avez-vous vécu votre première fois dans le village olympique ?

“J'étais très concentré et je n’ai quitté le village qu’une fois pour aller voir l’équipe américaine de basket. Le village est très bruyant. Je me souviens que les nageurs avaient terminé et qu’ils allaient faire la fête. La première fois est spéciale mais on s’y habitue.”

Et comment étaient les sorties post-JO ?

“Pékin était une soirée mémorable. Londres aussi était top. On relâche la pression et on profite tous ensemble.”