World Athletics, la fédération internationale d’athlétisme, a réussi un joli coup, il y a deux mois, en enregistrant un podcast avec cinq championnes olympiques de l’heptathlon : Jackie-Joyner Kersee (1988 et 1992), Nafi Thiam (2016 et 2021), Carolina Klüft (2004), Jessica Ennis-Hill (2012) et la modératrice Denise Lewis (2000).

"C’est un moment icônique", soulignait, d’ailleurs, cette dernière au moment d’accueillir - virtuellement - les autres légendes des épreuves combinées pour une discussion à bâtons rompus de près d’une heure et demie dont on retiendra, d’un point de vue belge, quelques confidences de Nafi Thiam sur sa quête de record, sur son projet de fonder une famille, sur son goût du triple saut et du 400m haies, ou encore sur sa relation "très spéciale" avec Roger Lespagnard. Morceaux choisis.


La rivalité avec Katarina Jonhson-Thompson ? "Une bonne chose !"

"Elle a été ma plus grande adversaire ces dernières années. Mais je pense que c’est précisément excitant ! Cela me donne envie d’aller encore plus loin, d’atteindre vraiment mon maximum. Parfois cela génère bien sûr un peu de stress. Mais quand je vois qu’elle fait une bonne compétition, cela m’oblige à rester concentrée sur moi-même, sur ce que je peux maîtriser. C’est positif qu’il y ait une telle rivalité et que l’on soit proche l’une de l’autre. C’est comme dans toute chose : on essaie d’en tirer le meilleur parti. Mais c’est définitivement une bonne chose, pour elle, pour moi et aussi pour l’heptathlon parce que les gens se réjouissent d’assister à de grands duels en championnats, ils aiment en parler et cela amène de l’attention sur la compétition."

"Quand une rivale fait une super performance, cela me pousse. Je me dis : ‘ok, je dois le faire aussi’. Cela ne me stresse pas du tout, au contraire, c’est une bonne chose pour moi !" ajoute Nafi. "C’est tout ce que j’adore dans la compétition. Quand on va aux championnats du monde, on veut se battre avec les meilleures et avoir de la concurrence, ressentir quelque chose."

La spécialisation ? "J’aurais l’impression d’abandonner"

"Pendant des années, beaucoup de gens m’ont poussée vers le saut en hauteur. Et c’est une épreuve que j’aime ! J’ai pensé en faire plus tard, je me suis dit ‘pourquoi pas me concentrer là-dessus et voir de quoi je serais capable ?’ Mais je ne me sentais pas capable d’abandonner l’heptathlon parce que j’aurais un sentiment d’inachevé. Je veux voir jusqu’où je peux aller. C’est impossible, pour l’instant, de quitter l’heptathlon, j’aurais l’impression d’avoir échoué ou d’avoir abandonné."

Le record du monde ? "Je vise le record d’Europe dans l’immédiat"

"Le record du monde, je n’y pense pas vraiment. J’espère qu’un jour j’arriverai au point où je pourrai me dire ‘bon, maintenant, c’est un objectif, je veux avoir ce record’, mais je n’y suis pas encore. Dans mon esprit, pour le moment, je vise plutôt le record d’Europe parce que je sais que je peux le battre. J’aimerais vraiment m’en emparer avant la fin de ma carrière à l’heptathlon."
- "Tu en as les capacités, crois-moi", lance Jackie Joyner-Kersee. "Il faut garder l’aspect mental au même niveau que l’aspect physique."
- "Tu as l’approbation de toutes les heptathloniennes ici ! Nous sommes derrière toi, Nafi !" ajoute Denise Lewis.
- "Je dois vraiment enregistrer cette discussion et la réécouter avant ma compétition", sourit Nafi.

Les JO de Tokyo ? "Un bonheur différent"

"Je suis fière de ce que j’ai accompli, parce que cela n’a pas été facile. Je crois que je suis encore en train de digérer ce qui s’est passé ces deux dernières années. Il y a eu beaucoup de difficultés. En fait, je m’attendais à être dans le même état qu’après Rio, parce que je pensais que ce serait exactement le même sentiment, mais j’ai compris que les choses sont différentes aujourd’hui. Ce deuxième titre m’apporte des sentiments différents. Et c’est normal, je ne suis plus la même athlète qu’il y a cinq ans, j’ai vécu pas mal de choses. Mais j’essaie d’apprécier tout ce que je ressens."

"À Rio, c’était 100 %, même 200 % de pur bonheur", compare notre compatriote. "À Tokyo, c’était davantage du soulagement. ‘Cela a été dur, mais je l’ai fait.’ ce n’est pas que je n’étais pas heureuse, mais j’étais heureuse différemment."

Avoir des enfants ? "J’y pensais déjà avant Rio"

"Je n’y pense pas en ce moment. Avoir une famille maintenant n’est pas ma priorité actuellement. On verra ce que l’avenir me réserve, le temps passe vite et j’aimerais franchir ce pas plus tard. Est-ce que je voudrai continuer ma carrière après avoir eu des enfants ou est-ce que j’arrêterai ma carrière pour en avoir ? Je ne sais vraiment pas. Je verrai, le moment venu, de quoi j’ai vraiment envie et je prendrai ma décision. J’espère que ce ne sera pas un choix que je devrai faire un moment donné. En fait, j’en parle avec des amis depuis longtemps. Avant Rio, je m’étais dit qu’après les Jeux j’allais mettre ma carrière en pause et fonder une famille. Et après Rio, c’était donc non. Après Tokyo, c’est non aussi. (sourire) C’est dans un coin de ma tête mais ce n’est pas ce que je veux pour le moment."

Les épreuves qu’elle aime le moins ? "J’espérais ne pas devoir courir le 800m"

"Le 100m haies, ça va encore, j’arrive à l’apprécier, mais le 200m et le 800m sont les épreuves que j’apprécie le moins. Pendant des années, c’était ma tête, le problème, sur 800m parce que cela me faisait peur. Avant l’heptathlon, j’espérais même parfois qu’il arrive quelque chose pour que je ne doive pas le courir. (rires) Mais cela va mieux aujourd’hui, je suis plus confiante. Avant, j’étais convaincue que j’étais lente et que je ne pourrais pas soutenir la comparaison avec les autres filles mais je pense différemment aujourd’hui."

L’épreuve qu’elle aurait voulu faire ? "J'adorais le triple saut"

"Il y en a deux. Le triple saut - j’aimais vraiment ça quand j’étais jeune mais mon coach m’a interdit de continuer pour épargner mes genoux – et le 400m haies. Parfois j’en fais à l’entraînement et j’aime ça aussi. Je vais peut-être essayer plus tard, pourquoi pas ?"

Sa relation avec Roger Lespagnard ? "Un membre de ma famille"

"Elle a évolué avec les années. Au début de notre collaboration, j’avais 14 ans. Il faisait les entraînements avec moi. Au poids, il essayait toujours de me battre, il faisait des duels avec moi. Maintenant, il a 76 ans (Ndlr : 75 en réalité), il a mal aux genoux, etc. Mais on a une très bonne relation, on a en quelque sorte grandi ensemble dans la mesure où je suis la première athlète féminine qu’il ait entraînée, j’étais la plus jeune. On a beaucoup appris l’un de l’autre. Mais évidemment, il y a une telle différence d’âge qu’on ne voit pas les choses de la même façon. Il est un peu comme mon grand-père (rires). Avant il arrivait qu’on se dispute un peu, mais je n’étais pas facile non plus, j’étais en pleine crise d’adolescence. Mais lui non plus n’était pas facile. Nous avons de fortes personnalités, parfois on rentre en collision. Mais je le vois comme un membre de la famille maintenant. C’est très spécial."