L’actualité la plus récente concerne le tennis. Après avoir accusé un haut dirigeant d’agressions sexuelles, la joueuse chinoise Peng Shuai a disparu des radars pendant plusieurs semaines avant de réapparaître dans une vidéo qui ressemblait fort à une mise en scène organisée par les autorités. Elle a ensuite confié au président du Comité international olympique (CIO) qu’elle allait bien et souhaitait qu’on ne se mêle plus de sa vie privée. Tout cela n’a pas suffi à rassurer la WTA, l’instance qui gère le tennis féminin mondial. Son patron, Steve Simon, a dès lors annoncé que son organisation suspendait jusqu’à nouvel ordre les tournois prévus en Chine. Un geste d’autant plus fort que la Chine accueille un nombre important d’épreuves très rémunératrices pour la WTA.

Ce geste n’en a pas moins été célébré par plusieurs stars du tennis, à commencer par le Serbe Novak Djokovic. En Belgique, Elise Mertens, Kirsten Flipkens et Kim Clijsters ont également déclaré soutenir la WTA et être aux côtés de Peng Shuai.

L’attitude de la WTA s’inscrit dans un mouvement de plus en plus large qui semble signifier que les acteurs du sport acceptent de moins en moins d’être les témoins muets des injustices sociales et des abus divers commis par les autorités policières, politiques ou sportives.

Quant au pilote britannique de Formule Un, Lewis Hamilton, il s’est aussi engagé au profit de "Black Lives Matter" ("Les vies noires comptent", voir par ailleurs NDLR) et a critiqué au passage la FIA (Fédération internationale de l’automobile) pour son choix d’organiser des Grands Prix dans des pays bafouant les droits de l’homme.

On pourrait multiplier les exemples, les plus éclatants ayant été donnés par les footballeurs des clubs et de l’équipe nationale anglais et bien sûr par les Diables Rouges, qui ont pris l’habitude de mettre un genou en terre avant leurs rencontres. Une attitude qui attire souvent les bravos mais parfois des bordées de coups de sifflet, comme lors de leur match de l’Euro contre la Russie, à Saint-Pétersbourg.

Qu’à cela ne tienne, ils ne comptent pas renoncer. En juin de cette année, Romelu Lukaku a parfaitement résumé leur état d’esprit : "Je ne me bats pas seulement contre le racisme, je me bats pour la diversité. Pas uniquement pour la communauté noire mais aussi pour les femmes. La couleur, l’orientation sexuelle, la religion ne comptent pas. Chacun et chacune doivent être respectés. Mon genou en terre est pour toutes celles et tous ceux qui se battent contre les injustices. Je les soutiens." Tout est dit…

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"Ce ne sont pas des abrutis sans cervelle"

Lutte contre le racisme, pauvreté, entorses aux droits de l’homme : les champions s’engagent, un expert décrypte.

Aux yeux de Marco Martiniello, directeur de recherches du FNRS à l’Université de Liège, l’engagement des sportifs et des sportives pour des causes de nature philanthropique ou idéologique n’est pas un phénomène récent. Il faut, dit-il, établir une distinction entre l’engagement individuel et l’adhésion à un mouvement collectif.

"De tout temps, des champions de diverses disciplines ont servi des causes humanitaires. Bien avant Mbappé, la star ivoirienne du football, Didier Drogba s’était signalée en donnant beaucoup d’argent à diverses communautés locales de son pays natal. Autre exemple, d’ordre politique celui-là : le grand Socrates, le maître à penser de l’équipe du Brésil des années ‘80, a mené un combat de longue haleine contre l’autoritarisme des dirigeants de son pays."

Le militantisme collectif n’est pas neuf lui non plus. "Quand les Noirs américains Tommie Smith et John Carlos montent sur le podium du 200 mètres aux Jeux olympiques de Mexico, en 1968, et lèvent vers le ciel un poing ganté de noir pour protester contre la ségrégation raciale, on est dans la protestation de classe."

Pour M. Martiniello, un mouvement comme "Black lives matter" se situe dans le prolongement de ces prises de position. "Quand des sportifs mettent un genou en terre et lèvent le poing avant un match de baseball, de basket ou de football (américain), ils lancent un message en faveur de la diversité et contre le racisme. Quand ce message est porté par des célébrités comme Lukaku ou Kompany, pour s’en tenir à la Belgique, c’est de nature à faire bouger les choses, car l’aura de telles personnalités est réelle. D’ailleurs, l’Union belge l’a compris ; il a commencé à s’attaquer au manque de diversité au sein de ses instances, chez ses arbitres et ses dirigeants notamment. Ce que font les footballeurs des clubs belges contribue à mettre à l’agenda des questions longtemps restées dans l’ombre. Et on peut soutenir que le "militantisme" collectif vise à un changement en profondeur du fonctionnement des institutions sportives."

En Belgique, chaque semaine, des cris de singe

Ce qui est plus récent, c’est l’extrême visibilité de l’engagement des sportives et des sportifs, relève le sociologue. "Médias et réseaux sociaux servent de caisse de résonance à leurs interventions. Elles sont immédiatement connues de la planète entière et suscitent un effet d’entraînement. Attention cependant à ne pas en arriver à une forme de ritualisation, à l’installation d’une routine symbolique, qui affadiraient la démarche."

En outre, les actions menées par les sportifs ne reçoivent pas partout un accueil positif. "Les huées qui accompagnent le genou en terre des footballeurs dans certains stades de l’est de l’Europe témoignent d’une différence très nette de la perception des minorités entre les populations européennes mais ce clivage existe aussi au sein d’une même société. En Belgique, chaque semaine, des cris de singe sont lancés depuis les tribunes de deux ou trois stades, toujours les mêmes. Par ailleurs, certains sportifs ne sont pas sur la même longueur d’ondes que leurs coéquipiers."

Et de citer l’exemple de Paolo Di Canio dont les propos racistes récurrents ont hélas fait les délices d’une partie du public de la Lazio de Rome.

"Cela dit, les formes de contestation et les revendications qui traversent les milieux sportifs démontrent que le sport est un espace où peut se déployer l’expression individuelle et collective de pensées intéressantes. Et ce n’est pas négligeable."

Comme n’est pas à négliger, observe Marco Martiniello, l’engagement "social" de certains champions. " Ce que fait le footballeur Marcus Rashford en Angleterre (voir par ailleurs) est réellement impressionnant. Cela me permet de relever que les sportifs ne sont pas ces abrutis sans cervelle qu’une certaine élite dépeint volontiers. À plus petite échelle (voir par ailleurs), nombre d’athlètes s’impliquent dans des opérations de solidarité, souvent, et c’est à leur honneur, en toute discrétion."

Contradictions et ambiguïtés

Cette implication est de plus en plus souvent encouragée et même encadrée par les clubs sportifs. Ainsi le Standard organise-t-il diverses opérations caritatives à destination de personnes fragilisées, des enfants hospitalisés, par exemple. "Ce faisant, le club liégeois pratique une culture très développée en Angleterre sous le nom de Community", note M. Martiniello.

Lequel soulève toutefois un sérieux point noir. "Non seulement, certaines fédérations ont encore tendance à brider leurs membres trop militants à leur goût mais elles ne sont pas avares de contradictions et d’ambiguïtés. C’est bien de mener des campagnes médiatiques contre le racisme mais personne dans le monde du foot, à de rares exceptions près, norvégiennes notamment, ne remet en cause l’attribution de la Coupe du monde 2022 au Qatar. C’est simple, moi, je ne regarderai aucun des matchs de cette compétition…"