Audace, inconscience ou courage ?

SAN JUAN 20 février 1976. Comme toujours, lorsque Cassius Clay, alias Mohammed Ali, est à l'affiche, les médias de l'information et de la publicité se déchaînent. Ils ne nous font grâce d'aucun détail et ne laissent rien ignorer des états d'âme du grand champion. Du plus beau, du plus grand et, surtout, du plus fort! Mais, pour nous, Belges, ce nouvel épisode des aventures de Cassius Clay prend une dimension exceptionnelle, puisque notre compatriote Jean-Pierre Coopman va tenir un rôle dans le feuilleton qui continue à passionner l'Amérique. Le rôle de sa vie...
Coopman n'est pas le premier Belge, dans l'histoire de la boxe, à obtenir une rencontre pour le Championnat du Monde. Avant lui, Pierre Charles avait été battu aux points par Godfrey. Mais l'occasion est belle pour le Lion des Flandres de réaliser le rêve que nourrit chaque boxeur: croiser les gants avec le dieu du noble art, Cassius Clay en personne. Avec, à la clé, 100.000 dollars! Une aubaine, même si Coopman sait que son adversaire va, lui, empocher la coquette somme d'un million de dollars.
Avant le combat, la presse américaine n'a pas ménagé ses efforts pour faire mousser l'événement. Le battage , vieille tradition de la boxe de l'autre côté de l'Atlantique, est intense. Des déclarations mal interprétées aux informations puériles ou totalement inexactes, les pisse-copie font leur boulot... On est parvenu à faire dire à Coopman qu'il est persuadé de faire souffrir Ali. Et même qu'il pense le battre. Rien que ça !
Dans ce contexte, propre aux Ricains, Ali prend, cette fois, le combat très au sérieux. Pas de blagues, pas de provocations, pas de facéties. Seule entorse, lors de la visite médicale obligatoire, Cassius Clay a inversé les rôles. Devant les caméras et les objectifs des photographes, il s'est substitué au docteur et a feint d'examiner celui-ci avec son stéthoscope. Pour le reste, pas question de prendre ce combat par-dessus la jambe. Il travaille sa résistance avec ses sparring-partners de classe qui ont pour noms Jimmy Ellis, Alonzo Johnson et Rodney Bobick. Des gars qui frappent et, surtout, qui savent encaisser. Sans qu'il l'avoue, Cassius Clay craint ce combat. Il ne connaît rien de son adversaire. Tout au plus qu'il compte 22 victoires et 3 défaites, qu'il s'est déjà offert le scalp de Rocky Campbell, de Bernd August, de Vasto Faustinho, de Terry Daniels et de Jan Lubbers, pour ne citer qu'eux. Oh! pas une carte de visite à faire trembler Clay mais des références suffisamment honnêtes pour que l'Américain ne le prenne pas à la légère.
Et puis, Coopman possède l'avantage de l'âge. A 30 ans, le Belge arrive à pleine maturité, tandis que Cassius Clay, son aîné de trois ans, de son propre aveu, songe de plus en plus à se retirer après avoir fait ample moisson de dollars Ali a sans doute perdu de sa superbe. Il n'est peut-être plus l'admirable maître à boxer qu'on a connu mais il reste néanmoins un grand stratège.
Bien évidemment, l'Américain part grandissime favori et personne n'ose imaginer que Jean- Pierre Coopman l'obligera à aller jusqu'à la limite. Mais notre compatriote a une belle carte à jouer. Il n'a, en tout cas, rien à perdre dans cette aventure extraordinaire. Et il le sait, Coopman. Même s'il accuse dix-huit livres à Ali, lors de la pesée (102,7 kg pour 93,6 à notre compatriote), il se rend bien compte qu'il ne peut louper cette chance unique qui s'offre à lui.
Mais lorsque notre homme monte sur le ring, il comprend très vite. Dès le coup de gong, il marche sur Ali. Il cherche, d'emblée, à enchaîner des mouvements. Mais, ô surprise, il n'y a aucun contact. Encore moins d'impact. Ses coups partent dans le vide. Les réflexes du vieux Ali ne sont pas émoussés. Son déplacement rapide lui permet d'esquiver les coups par de subtils détournements de la tête. Coopman ne parviendra que rarement à toucher son adversaire. Encore moins à l'ébranler.
Et même s'il n'a tenu que cinq reprises, il a au moins eu le mérite de tenter sa chance avec un coeur gros comme ça. Certains diront que ce combat n'avait aucune raison d'être. Qu'il aurait mieux valu présenter cet événement comme un simple assaut sans verdict. Certes, ce Championnat du Monde apparaissait bien déséquilibré. Et si, comme certains l'ont écrit à l'époque, le tailleur de pierres d'Ingelmunster n'avait que son inconscience à opposer à Cassius Clay, il en aura cependant fallu du courage au Flandrien pour se présenter devant Ali et devant des centaines de millions de téléspectateurs. Au risque de subir une correction en quelques secondes, comme ce fut le cas de nombreux challengers qui ont croisé la route de Cassius Clay.
En tout état de cause, Jean- Pierre mérite le respect que l'on doit à un homme valeureux...

Dans la DH-Les Sports de ce jour:
Il voudrait revoir Ali
"Ce Lion des Flandres ? Un vrai mouton..."
L'hommage du grand champion à Coopman
Round par round