C'est l'un des plus grands fléaux actuels de l'esport mondial. La santé mentale et morale des joueurs est de plus en plus au centre des attentions ces derniers mois après l'arrêt forcé de certains compétiteurs soumis à une pression et à un rythme de plus en plus soutenu au fil des saisons.

Si la Belgique et son écosystème semi-professionnel semblaient épargnés jusque-là, ce n'est aujourd'hui plus le cas avec la mise en retrait du support néerlandais de l'équipe League of Legends de Sector One pour ces mêmes raisons.

Le jeune homme sera remplacé au pied levé par son compatriote Dennis "Forsaken" Kroes qui terminera la saison printanière avec les "Foxes".

Afin de mieux comprendre le phénomène et voir comment les structures agissent et réagissent dans ce cas de figure, nous sommes partis à la rencontre de Damien Rapoye, CEO de Sector One.

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Parle-nous un peu de la situation actuelle que vous traversez avec votre équipe League of Legends.

La situation que nous venons de vivre avec "Duimelot" avait en fait déjà commencé un peu avant le début de ce Spring Split. On savait que notre joueur était déjà dans une situation un peu délicate au niveau moral mais Karim nous avait rassuré en expliquant que c'était passager et que cela allait se régler, qu'il ne fallait pas que nous en tenions compte pour la compétition. Selon lui, c'était juste une question de temps afin qu'il se reprenne.

Malgré ça, on a quand même décidé de le suivre en faisant appel à un coach externe pour en discuter avec lui mais également avec ses équipiers. Parfois, l'état d'esprit d'une équipe au complet peut avoir un impact positif sur ce genre de situation.

C'est là que nous avons compris que "Duimelot", malgré notre confiance et notre choix de le recruter après sa bonne saison passée, se mettait une énorme pression pour ce Split en étant le "rookie" de l'équipe cette année. Malheureusement, les premiers résultats en Belgian League (ndlr : deux victoires et deux défaites) n'ont fait qu'intensifier cette pression auprès de notre joueur.

Malgré nos excellents résultats acquis la saison passée, nous ne mettons pas de pression particulière à nos joueurs. Avec l'encadrement que nous avions mis en place autour de lui, nous pensions que cette pression allait disparaitre avec le temps, jusqu'à ce que nous recevions un coup de téléphone des parents de Karim pour nous expliquer son mal-être actuel causé par l'esport. Ce qui engendrait également des problèmes dans sa vie privée. On a alors pris conscience que cela dépassait notre cadre de compétence et qu'un coach externe ou un changement dans l'équipe ne résoudrait pas ce souci.

On a alors envisagé plusieurs options, d'abord avec notre joueur directement. Mais après plusieurs tests et quelques matchs officiels, il était clair que nous n'avions pas de vraie solution pour enlever cette pression de ses épaules et ainsi contrer ce problème. Nous voulions également tenter de protéger les autres joueurs de notre équipe, eux qui ont essayé d'endosser une partie de cette tension et du travail afin de soulager leur équipier.

On a alors demandé à Karim d'aller voir son médecin afin d'avoir l'avis d'un professionnel de la santé. Il y est allé et l'avis médical est alors tombé : une pause en dehors du milieu du gaming était nécessaire pour notre joueur afin de se reconstruire personnellement. C'était en fait un cercle vicieux dans lequel était rentré "Duimelot", la pression le faisant jouer moins bien, le fait de faire de moins bonnes performances l'empêchait de dormir, le manque de sommeil lui mettant encore plus de pression. Il fallait bien entendu stopper cela au plus vite et nous avons donc décidé de le retirer de notre équipe League of Legends afin qu'il puisse se focaliser sur sa vie privée.

C'est dur à vivre pour Karim car on sait qu'il n'envisageait pas de se retirer ainsi de la compétition. C'est d'autant plus compliqué en période de Covid où les jeux vidéo sont parfois la seule activité disponible en plein confinement.

On espère le revoir un jour à nouveau dans une compétition, avec nous en équipe première ou dans notre section académique afin de lui ôter toute pression. La porte lui est toujours ouverte !

En tant que CEO d'une structure esportive, est-ce la première fois que tu es confronté à un tel problème?

Sur le point uniquement mental, oui.

L'année dernière, nous avons eu quelques soucis de santé avec notre ADC (ndlr : Ömer "Practice" Türgüt). Il souffrait de l'épaule et du poignet, mais ce n'était que physique dans ce cas-là. Ce problème l'a tout de même empêché d'atteindre son niveau habituel et cela a commencé à influer également sur sa santé mentale. Mais heureusement, tout est rentré dans l'ordre.

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On peut dire qu'on avait donc déjà une première expérience de ce type et on savait comment l'approcher et la gérer du mieux possible.

Vous remplacez donc "Duimelot" par "Forsaken", qui n’était pourtant par le Support prévu en début de saison dans la liste remise pour la Belgian League (cfr. leur site internet). Ce qui est contraire au règlement et qui n’a d’ailleurs pas manqué de créer un début de polémique au sein de la communauté. Une réaction particulière par rapport à cela ?

Nous avons tout de suite prévenu le staff de la Belgian League (ndlr : la société belge META) lorsque nous avons appris la nouvelle du médecin de "Duimelot" afin de leur expliquer que cela pouvait poser de graves problèmes, tant pour le joueur que pour la structure. Karim faisait partie de la line-up de départ et son arrêt à durée indéterminée pouvait avoir des conséquences également sur nos résultats dans la compétition.

Nous avions donc besoin de trouver une solution à plus long terme qu'un simple remplacement temporaire, au moins pour la fin de ce Split et les éventuels European Masters qui en découleront.

Concernant la polémique engendrée, il faut savoir que cette décision a été prise dans le cadre des règles ! En cas de situation exceptionnelle, ce qui est le cas ici, ce type de changement est tout à fait permis ! Nous avons donc le droit de remplacer notre joueur par un joueur externe à la liste remise en début de saison et annonçant Melle "Meloco" Roele comme remplaçant officiel à ce poste.

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Pourquoi justement ne pas avoir pris votre remplaçant annoncé et avoir fait le choix d'un joueur externe à cette liste?

Tout simplement parce qu'on nous a proposé cette option et que nous l'avons saisie ! Nous avions l'opportunité de remplacer "Duimelot" par un joueur d'un même niveau, nous n'allions pas nous en priver ! Nous avions bien entendu envisagé d'aligner notre remplaçant, mais vu la proposition reçue, nous avons préféré faire ce choix et aller chercher un joueur peut-être un peu supérieur.

Je pense que c'est une décision logique. C'est la seule raison qui nous a poussé à agir ainsi. Nous n'aurions pas réalisé ce transfert de notre seule volonté.

Concernant la polémique que cela a créé, je peux la comprendre. Mais il ne faut pas oublier que nous devons préserver la vie privée de nos joueurs. Nous ne pouvons donc pas donner tous les détails de la situation, ce qui rend difficile la compréhension de certains points.

C'est pour cela que l'on demande à la communauté d'avoir un certain respect envers nous, tant pour "Duimelot" que pour "Meloco" ou "Forsaken". J'ai malheureusement vu passer quelques messages infondés que l'on pourrait presque comparer à du cyber-harcèlement. Une rumeur prétendant que nous avons tout simplement viré "Duimelot" court également sur les réseaux sociaux. Ce qui est faux bien entendu !

Nous étudions d'ailleurs la possibilité de porter plainte contre ces personnes mal intentionnées, agressives ou qui font courir de fausses rumeurs sur notre structure.

Est-ce que ce changement a modifié vos plans à court et moyen terme dans cette Belgian League?

Oui, au moins pour ce Spring Split. Pour le moment, le deal passé avec "Forsaken" concerne ce Split et les European Masters si on s'y qualifie. Ce qui nous laisse différentes options, ainsi qu'au joueur, pour anticiper la prochaine période de recrutement.

Mais nos ambitions restent intactes : nous voulons gagner la Belgian League et nous qualifier pour les EU Masters.

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La santé mentale est au cœur de toutes les attentions actuellement dans l’esport. Est-ce que c’est un problème nouveau ou plutôt récurrent et tabou ces dernières années selon toi ?

Je pense que dans l'esport, et plus largement dans la vie, encore plus depuis l'arrivée du Covid, la santé mentale a été largement discutée et mise en lumière.

Dans le gaming et l'esport, je pense que ça a toujours été un sujet tabou. On l'a pourtant parfois vu lorsque certains créateurs de contenu sur YouTube ou Twitch ont fait une pause dans leur carrière en raison de la pression mise par leur communauté pour sans cesse proposer de nouvelles choses.

Je pense que ce type de problème doit être abordé le plus tôt possible avec ses équipiers dans le cadre d'une équipe compétitive. Mais vu l'âge assez jeune de certains joueurs, cela peut rester tabou de montrer ses faiblesses personnelles. Ces joueurs ont l'impression de renvoyer une image très négative en abordant leur propre santé mentale.

Justement, n'est-ce pas aussi la responsabilité des organisateurs d'événements de sensibiliser et soulager les participants de ces problèmes ? Peut-être en adaptant leur planning ou en accordant une plus grand vigilance à ce fléau?

Non, je ne pense pas que cette responsabilité incombe aux organisateurs. Je pense vraiment que c'est aux structures à faire cela.

Les organisateurs doivent, en revanche, créer un cadre pour les structures afin de proposer des solutions à celles qui en ont besoin. Le gros souci qui a causé la polémique expliquée précédemment, c'est qu'il n'y a pas de cadre englobant précisément ce genre de problème. Ce n'est pas clair. Pour moi, c'est là le seul rôle des organisateurs.

Un joueur devrait pouvoir faire passer son état mental au premier plan et sortir de la compétition si besoin, de manière claire et cadrée par les règles. Bien sûr, je pense aussi que ce cadre doit pouvoir couvrir une compétition contre la fraude et, par exemple, exiger un certificat médical émis par un professionnel afin d'enclencher ce genre de procédure.

Est-ce que la détection et la prévention des joueurs à risque ne seraient pas également le rôle d'une fédération nationale officielle de sport électronique?

Vu la polémique que cela a créé, je pense que si. Il faut savoir qu'à l'échelon supérieur, un organe existe pour cela, c'est l'Esports Integrity Commission (ESIC). Celui-ci pourrait déjà se pencher sur le processus de la Belgian League concernant ces cas de santé mentale.

Je pense que c'est ce genre d'initiative, au niveau national, qui pourrait s'occuper de ça avec les organisateurs. Même si, dans le cas de la Belgian League, c'est Riot Games (ndlr : l'éditeur de League of Legends) qui aura toujours le dernier mot !

Chez Sector One, allez-vous porter une attention encore plus particulière à l’avenir concernant la santé mentale de vos joueurs ?

Bien sûr ! Mais on fait déjà pas mal de choses qui vont dans ce sens. Par exemple, l'aspect mental fait partie intégrante de notre processus de recrutement. C'est d'ailleurs la première étape à passer pour entrer chez nous.

Pour les joueurs déjà en place, nous sondons régulièrement, via des formulaires, l'état mental de chacun. Comment se sentent-ils dans l'équipe, par rapport au staff, etc. La personne qui s'occupe de cela peut également être appelée afin de faire du coaching mental avec les joueurs qui le souhaitent.

C'est de toute façon quelque chose qu'on essaye de faire de plus en plus, de manière naturelle afin de l'intégrer dans le processus général et pas uniquement sur demande.