On fête cette année le bicentenaire de la mort de Napoléon. Il est décédé loin des siens, sur l’île de Sainte-Hélène, un caillou anglais au milieu de l’Atlantique sud, à mi-chemin entre la Namibie et le Brésil. Personnage mythique et controversé, on sait à quel point son règne a marqué nos institutions : justice, sciences, universités, organisation de l’État.

Et les sportifs ? Ont-ils été impactés eux aussi par son héritage ? Une précision tout d’abord : Napoléon n’était pas en grande forme physique. La plupart de ses exploits sont complètement romancés et les images tronquées, comme ce célèbre tableau d’Horace Vernet qui le montre en train de traverser courageusement le pont d’Arcole en brandissant un drapeau lors de la première campagne d’Italie en 1796. En réalité, Napoléon n’est jamais arrivé sur l’autre rive, préférant sauter dans l’eau pour éviter les tirs de l’armée autrichienne. Bref, ce n’était pas un grand athlète et la plupart des sportifs sont donc logiquement persuadés aujourd’hui de n’avoir rien reçu de lui en héritage. Pourtant, si ! Aussi étonnant que cela puisse paraître, nos pieds peuvent lui dire merci. Pour le comprendre, un brin d’explication est nécessaire.

Précieuse dissymétrie

Le règne de Napoléon fut aussi déterminant en politique que dans l’histoire de la chaussure. Il coïncide en effet avec la restauration de l’asymétrie des chaussures. Il faut savoir en effet que si les Égyptiens et les Romains fabriquaient des chaussures spécifiques pour les pieds droit et gauche, l’habitude s’était perdue au début de notre ère. Ainsi, jusqu’au XIXe siècle, les fabricants de chaussures ne possédaient qu’une forme de cordonnier par modèle. Autrement dit, les paires étaient composées de deux chaussures absolument identiques. Cela simplifiait la vie. Lorsqu’une chaussure était fichue, il suffisait de la remplacer sans devoir faire l’investissement d’une paire complète puisque l’autre était encore en bon état. Évidemment, ces chaussures uniques manquaient de confort.

Les marches interminables des armées napoléoniennes relancèrent l’intérêt pour des souliers plus confortables. Les soldats de l’Empire en route pour Moscou se virent ainsi gratifier de chaussures à découpe asymétrique. Quel changement ! Les soldats furent tant séduits par cette particularité de leur équipement qu’à leur retour chez eux, ils ne voulurent plus autre chose et bientôt toute la population réclama ces souliers asymétriques. Puis, on ne connut plus de changement majeur dans la conception de base des chaussures. Jusqu’à aujourd’hui. Bien heureusement pour les coureurs à pied !

Quand les influences culturelles se nichent dans nos pieds

On ne parlait pas encore de podologie à l’époque de Napoléon. Mais les médecins des armées avaient bien compris l’importance de la bonne santé des pieds de leurs soldats. Le sort des combats pouvait en dépendre. C’est pourquoi ils réfléchirent autant à l’équipement de campagne.

Cette différenciation des pieds droits et gauches précède d’autres prises en considération comme la forme générale du pied qui compte aussi dans le confort de la chaussure. Nos pieds se divisent ainsi en trois grandes familles. Le pied égyptien est le plus répandu sur la planète. Il équipe environ 50 % de la population mondiale. Le pouce est alors l’orteil le plus long. Dans le cas du pied carré (27 % des personnes), les quatre premiers doigts présentent à peu près la même longueur. Enfin, il y a le pied grec (23 % de la population), où le deuxième doigt est plus long que les autres.

En biomécanique sportive, il arrive que l’on tienne compte de ces spécificités dans la mesure où elles impactent aussi le type de foulée, notamment lors de la phase finale de l’impulsion. Les différents fabricants de chaussures de course ont alors établi une différence selon l’axe de la chaussure que l’on définit grossièrement comme la ligne de forces dans le déroulement du pied sur le sol. Elle part toujours du talon et aboutit à l’avant du pied, soit via le gros orteil (axe courbe) soit par le milieu du pied (axe droit) ou entre les deux (axe semi-courbe).

Selon les pays, on observe alors des stratégies d’équipement très différentes. En résumé, nous dirons que, dans les pays du nord de l’Europe, on recommande souvent des modèles avec un axe droit censé mieux tenir le pied et corriger la tendance à la pronation. Dans les pays du sud, on est moins rigide. On préfère les axes courbes ou semi-courbes.

Les influences culturelles se nichent décidément là où on les attend le moins !