Voici une question rarement débattue dans les milieux sportifs, et pas tellement non plus dans les milieux artistiques : comment représenter un athlète en train de courir (*) ?

On peut évidemment décomposer le mouvement selon la méthode mise au point par le Français Étienne-Jules Marey (1830-1904) qui utilisait pour cela des techniques de photographie stroboscopique. Mais cela fait beaucoup de bras et de jambes pour chaque personnage et lorsqu’on doit représenter un groupe de coureurs, le dessin devient vite très confus.

L’avènement de la bande dessinée au XXe siècle coïncide avec la survenue de solutions originales. L’une d’entre elles consiste à travailler le décor. La vélocité du héros est alors proportionnelle à la poussière qu’il soulève.

Obélix en roue libre

Après la BD, les dessins animés firent aussi beaucoup. C’est le cas avec les Looney Tunes, ces saynètes venues des USA où sévissent Bugs Bunny, Daffy Duck et la volaille la plus rapide des deux hémisphères, Bip-Bip et ses cannes de sprinteur. Les petits sketchs au cours desquels son ennemi le coyote le prend en chasse sont une succession de courses-poursuites effrénées, pleines d’inventivité.

Tout le monde a en mémoire ces situations hilarantes où le canidé, emporté dans son élan, ne voit pas le ravin dans lequel il se précipite et mouline dans le vide… jusqu’à ce qu’il s’écrase sur le sol. Chose étrange, nous ne sommes pas vraiment surpris par la coïncidence de la prise de conscience du vide et de la chute.

Absorbé par le rythme de la poursuite, notre imaginaire avait comblé le vide sous les pattes du coyote dont les "air foulées" étaient devenues plausibles.

C’est la grande nouveauté de la 2e moitié du siècle passé : désormais, il n’est plus nécessaire aux dessinateurs d’être totalement explicites quand ils figurent le mouvement. Familier des images et des codes du récit pictural, le lecteur est capable de partager ses folies. On ne le prend plus par la main, ou beaucoup moins, on préfère lui adresser des clins d’œil ou carrément le surprendre.

Dans ce registre, on fera difficilement mieux qu’Astérix et Obélix à la poursuite de Claudius Cornedurus dans Astérix aux Jeux olympiques. Surpris par la course gaillarde de ce légionnaire-champion romain, ils le rattrapent en quelques mètres, aidés par la fameuse potion magique qui leur autorise une foulée si vive que leurs pieds en deviennent flous et, sur le papier, se changent en véritables roues. Magnifique ! Obélix sur roues, il fallait y penser.

Au lecteur de remplir les cases !

À partir des années 1980-1990, plus rien d’étonnant à voir des héros s’égailler en tous sens, ni même faire du sport. Parmi les auteurs les plus créatifs, on trouve les auteurs de mangas. Un des plus célèbres reste Olive et Tom, dont l’astuce picturale, dite du tapis roulant, fait encore rire aujourd’hui. Quand les personnages principaux de la série, de jeunes footballeurs, se lancent dans une course (interminable), la vitesse est représentée par un défilement rapide du sol sous leurs pieds, qui épouse la courbure du globe terrestre. Olive et Tom (Olive surtout, Tom étant gardien de but) parcourent le terrain de foot comme un soleil qui se lève à l’horizon. En trois dessins répétés à l’infini, on peut ainsi emballer une minute de course. Habile !

Décidément, en portant une attention soutenue à la façon dont les artistes représentent le mouvement, on découvre un monde d’une folle ingéniosité où tous les coups sont permis. Les coups de crayon, bien sûr !

(*) Lire Zatopek n° 58, page 60 "Courir, c’est tout un art".