Rien n’est moins sûr à l’analyse des études !

La Barkley est souvent présentée comme "la course la plus dure du monde". Il s’agit de boucler à cinq reprises un tour de 35 kilomètres dans une forêt du Tennessee en respectant le temps limite de 60 heures. Petite précision : la forêt en question est dépourvue de la moindre piste et, pour s’orienter, les participants ne disposent que d’un roadbook farfelu et d’une boussole. Au fil des 33 éditions, plus de mille personnes ont relevé le défi. Seules 18 l’ont réussi ! Pour autant, peut-on dire qu’il s’agit de la course la plus dure du monde ? Et d’ailleurs, qu’est-ce qui fait la difficulté d’une épreuve ?

Dans le Zatopek actuellement en kiosque, les journalistes se penchent sur cette épineuse question, inaugurant au passage une nouvelle chronique qui vise à tordre le cou aux mythes récurrents qui foisonnent dans la communauté des coureurs. Dans cet article, on découvre qu’il y a souvent une confusion entre la dureté présumée d’une épreuve et sa durée. Or cette confusion n’a pas lieu d’être. Du moins si l’exercice dépasse quelques dizaines de secondes. Une petite expérience scientifique en fait la démonstration.

On avait dit "à fond" !

En 2009, la chercheuse Anna Wittekind (Université d’Essex) a réuni un groupe d’individus en leur donnant simplement pour consigne de pédaler au maximum de leur puissance pendant 15 secondes (*). Ensuite, les sujets devaient recommencer l’exercice mais durant 30, puis 45 secondes. La chercheuse s’attendait à ce que la vitesse de pédalage décline légèrement à la fin du test pour les durées les plus longues. Pourtant, c’est l’inverse qui s’est produit : pour les efforts de 30 et 45 secondes, c’est pendant les quinze premières secondes de pédalage que l’effort était le moins intense. Or la consigne était, rappelons-le, de se donner à fond dès le départ. Qu’est-ce que cela signifie ? Tout simplement qu’on est incapable de se lancer dans un exercice sans se soucier de sa durée. Inconsciemment, ce paramètre nous conditionne même si, comme les sujets de ce test, on est persuadé du contraire. En clair, le système nerveux règle d’autorité l’intensité de l’effort en fonction de la variable temporelle. De ce fait, on n’est jamais véritablement confronté aux limites physiologiques de son organisme et la durée des épreuves ne devrait pas endosser l’importance qu’on lui prête.

Direction l’insula

On peut pousser la réflexion encore plus loin et s’interroger sur la nature de la fatigue. D’autres travaux très intéressants sont à verser au dossier. Ils ont été menés par le Français Florent Meyniel à l’Institut des sciences du vivant Frédéric-Joliot. Au cours de ses expériences, il a trouvé en effet une zone du cerveau dont l’activité augmente au cours de l’effort. Ce centre de la fatigue se situe dans une région profonde appelée "insula postérieure". On peut la comparer au disjoncteur d’une installation électrique. Elle enregistre tout ce qui se passe dans l’organisme et saute si elle considère que le niveau de tension est trop élevé.

Mais alors que le disjoncteur opère en fonction d’un seul critère (le courant électrique), la réactivité de l’insula relève quant à elle d’un tas de paramètres. La présence de public, par exemple, a tendance à hausser le seuil de tolérance. Tout comme la musique. L’insula est aussi très sensible à la perspective d’une gratification. Il n’est pas nécessaire de promettre de l’argent, parfois l’enjeu prend d’autres formes : une ceinture à la Badwater ou une veste à l’UTMB. Peu importe. On doit seulement retenir que notre fatigue est fluctuante et donc que la vraie difficulté d’une course n’est pas liée au kilométrage ou au relief comme on le croit habituellement, mais à ce dialogue intime entre ses ambitions et la petite partie du cerveau qui fixe les règles.

*"Teleoanticipation in all-out short-duration cycling", dans British Journal of Sports Medicine, février 2011