À la lecture du dernier Zatopek, on découvre un article plus que bizarre qui fait le lien entre la course à pied et les flagellants du Moyen Âge

Il y a peu avait lieu la course la plus célèbre de Belgique : les 20 km de Bruxelles. Ceux qui ont l’habitude d’y participer s’amusent souvent de la diversité des tenues.

Première constatation : personne (ou presque) ne porte de tee-shirt neutre, c’est-à-dire de couleur unie et sans inscription. En cette occasion, tout le monde (ou presque) se fait le porte-drapeau d’une société, d’une marque, d’une association. Dans une foule de 30.000 personnes, le message que l’on arbore est une façon de se présenter aux autres. Cela fait penser à ce passage du roman L’Immortalité de Milan Kundera où l’auteur analyse les premiers mots qu’échangent des inconnus sur la seule base de petits détails que l’on laisse plus ou moins consciemment filtrer de soi. La scène se passe dans un sauna. Mais on peut parfaitement transposer cela dans une épreuve de course à pied. Par le message de son tee-shirt, on augmente ses chances d’interactions : "Ah vous avez couru le marathon de Paris ?" dira-t-on à celui qui porte le maillot de finisher. "Ah vous travaillez à la DH ?"

Courir pour des idées

Deuxième constatation : on court de plus en plus souvent pour des bonnes œuvres. L’un court pour améliorer l’accueil des migrants. L’autre contre la mucoviscidose. Les logos des majeurs de l’industrie textile (adidas, Nike, Décathlon) cèdent progressivement la place aux organismes humanitaires comme la Croix-Rouge, Unicef, Amnesty International ou Médecins sans frontières. Tout se passe comme si l’on voulait donner du sens aux efforts consentis. La motivation thérapeutique ("être en meilleure forme") se double alors d’aspirations sociétales ("changer le monde"). Ce faisant, on s’inscrit aussi dans une action de groupe, ce qui est réconfortant alors que la course à pied est presque par définition une activité solitaire. Quant aux associations elles-mêmes, elles y trouvent leur compte puisqu’elles prélèvent généralement quelques euros sur le prix du dossard vendu en leur nom. Tout le monde est heureux et les pelotons prennent de plus en plus clairement des allures de défilés citoyens.

La sollicitude des coureurs de fond

Tiens, tiens. Voilà qui rappelle un peu l’existence d’anciens mouvements religieux comme les Pénitents du Moyen Âge. Née au XIIe siècle, cette confrérie réunissait de charitables chrétiens qui œuvraient pour le bien de la société tout entière. Une façon pour eux d’endosser les exigences de vertu et d’en débarrasser du même coup l’ensemble de leurs contemporains. Quelques siècles plus tard, cette confrérie a donné des avatars encore plus bizarres comme les flagellants dont la fonction principale était de se balader de ville en ville en s’autofouettant sur la place publique, parfois jusqu’au sang. Là encore, il s’agissait d’expier leurs propres fautes, mais aussi celles de leurs contemporains. Ainsi, on a vu des manifestations géantes de flagellants tout au long des XIIIe et XIVe siècles, à chaque fois qu’un cataclysme s’abattait sur la société : peste, famines ou guerres.

Aujourd’hui la nature du péril a changé. Obésité, maladies de cœur, dépressions nerveuses ont pris le relais des anciens fléaux. Mais les réactions demeurent et on peut voir les cohortes de coureurs actuels comme une version moderne des flagellants du Moyen Âge, la sueur ayant pris la place du sang.