Décidément, les organisateurs de courses à pied ne manquent pas d’imagination pour pimenter leurs épreuves. En 2012, l’Américain Gary Cantrell, alias "Lazarus Lake", déjà célèbre comme organisateur de la redoutable Barkley, a eu l’idée d’un nouveau type d’épreuve : une course à élimination. Le principe ? Chaque participant doit parcourir une boucle d’environ 7 kilomètres en moins de 60 minutes.

Rien d’excessif, penserez-vous. Sauf qu’on recommence l’heure d’après. Puis celle qui suit. Et ainsi de suite jusqu’à ce que l’on soit terrassé par la fatigue et qu’on abandonne. Le lauréat est évidemment celui qui tient le plus longtemps. Désormais, on organise des compétitions sur ce modèle "dernier homme debout" un peu partout dans le monde.

En 2019, l’Américaine Maggie Guterl a remporté l’épreuve organisée par Lazarus Lake, ce qui avait littéralement stupéfié la communauté des ultra-traileurs. Miss Maggie avait enchaîné 60 boucles, soit 402 km. Un exploit !

L’Américaine Courtney Dauwalter, en 2017, avait aussi marqué les esprits en s’imposant sur un ultra de près de 400 km à travers les déserts et les canyons de l’Utah. Sans oublier, plus récemment, le succès conjugué de Sylvaine Cussot et Manon Bohard sur le Cabo Trail, au Cap Vert, devant François D’Haene en personne.

Jusqu’au marathon, le masculin l’emporte

Cela fait plus d’un siècle que les différences de performances selon les sexes font l’objet de spéculations. Les particularismes physiologiques propres aux deux sexes doivent d’abord être pris en compte. On sait par exemple que la consommation maximale en oxygène chez les femmes est environ 10 % inférieure à celle des hommes. Ce n’est pas tout : d’autres facteurs jouent en défaveur des femmes, comme une part de graisse plus importante dans la constitution corporelle et un coût énergétique légèrement supérieur pour la ventilation, ce qui s’explique par un plus faible diamètre des voies aériennes supérieures. Une femme doit donc dépenser plus d’énergie qu’un homme pour respirer à pleins poumons pendant l’effort.

La revanche des femmes

Moins d’hémoglobine, plus de graisse, une respiration plus coûteuse. Pour ces trois bonnes raisons, on peut conclure que les femmes ne seront jamais meilleures que les hommes en course à pied jusqu’à la distance du marathon.

Et après ? Dans les efforts dits d’ultra-endurance, tous les compteurs sont remis à zéro puisque la consommation maximale en oxygène cesse d’être déterminante. On peut alors raisonnablement se poser la question d’un éventuel retournement de suprématie. Lorsqu’on les compare à leurs congénères masculins, les athlètes féminines possèdent des caractéristiques physiologiques qui leur confèrent un avantage sur les épreuves d’ultra-endurance.

Certaines études ont ainsi relevé chez les femmes une plus grande proportion de fibres musculaires de type 1. Ces fibres dites "lentes" ne sont d’aucune utilité pour gagner en vitesse. En revanche, elles peuvent travailler sans fatigue sur de très longues durées. Autre avantage : ces fibres sont particulièrement aptes à utiliser les graisses comme substrat énergétique. Or nos réserves en graisse sont presque illimitées alors que le glycogène nécessaire au fonctionnement des fibres "rapides" est contingenté à quelques centaines de grammes et finit toujours par s’épuiser.

Cette typologie musculaire favorable aux femmes constitue probablement un atout dans des épreuves ultra où l’une des clés de la réussite consiste à ne surtout pas tomber en panne de carburant. Enfin, il semble que les femmes soient meilleures dans la gestion du tempo de la course, avec moins de variations de vitesse : un gage de réussite !

Un combat à armes égales

Au bout du compte, il est tout à fait concevable que les femmes partent dans des efforts de très longues durées à égalité avec les hommes, voire en bénéficiant d’un léger avantage. Cela dit, elles sont aussi pénalisées par d’autres paramètres. La digestion par exemple, avec davantage de troubles gastro-intestinaux lors d’épreuves d’ultra-endurance. Mais aussi les changements hormonaux induits par le cycle menstruel qui pourraient indirectement influencer la performance des femmes en augmentant le risque de blessure et en leur faisant éventuellement perdre un peu de qualité de "pied".

Toute la question est désormais de faire le bilan des avantages et des désagréments à être soit un homme, soit une femme dans les courses de fond. Et si, comme on l’imagine, il s’agit d’un jeu à somme nulle, il restera à intégrer le dernier facteur, c’est-à-dire la capacité de chacun à résister à cette souffrance qui accompagne inexorablement les concurrents au fil des kilomètres. Selon toute vraisemblance, cette capacité varie grandement d’un individu à l’autre. Certains sont d’un naturel douillet. D’autres sont durs au mal. Mais est-ce que cela dépend du sexe ? Pas sûr !