Le président belge du CI0 a une vie de chef d'État

LAUSANNE Vous êtes président du Comité olympique international depuis 2001. Le métier correspond-il à ce que vous imaginiez ?

"Oui et non. Je connais le monde olympique depuis très longtemps. J'étais d'ailleurs un proche collaborateur de Samaranch. Il n'y a donc pas eu de grandes surprises concernant la fonction. Il n'y a qu'un élément que je n'avais peut-être pas suffisamment anticipé : c'est l'aspect personnage public. J'ai toujours été très discret sur ma vie privée. Et là, j'ai l'impression que tous mes gestes sont soumis au regard des autres. C'est un peu le revers de la médaille mais je l'accepte de bon coeur. Les gens me reconnaissent et m'arrêtent en rue. Il a fallu que je m'habitue à tant de ferveur !"

Votre caractère a-t-il évolué depuis que vous occupez le fauteuil de pape du sport ?

"Non, je ne le crois pas. J'essaie toujours d'unir autour de moi. Lorsque j'étais président du COIB, j'avais essayé que le sport soit le trait d'union entre nos communautés linguistiques. Quelque part, j'applique les mêmes recettes au CIO mais à l'échelon mondial. Dans la vie, comme dans le sport, pour recevoir, il faut donner. Le tout est de trouver le bon équilibre."

Vous avez l'agenda et la vie d'un chef d'État. N'est-ce pas trop astreignant ?

"J'ai toujours eu un emploi du temps très chargé. C'est encore le cas aujourd'hui. Lorsque je suis à Lausan- ne, je travaille en général de 7 h 45 le matin à 18 h 30 le soir en évitant soigneusement les déjeuners où l'on perd beaucoup de temps. Ceci dit, je voya- ge énormément. En moyenne, je suis à l'étranger 150 jours par an. C'est fatigant, surtout lorsqu'il y a des décalages horaires, mais c'est indispensable. Je me dois de représenter le CIO aux quatre coins du monde. Nous collaborons étroitement avec 203 comités olympiques nationaux, 35 fédérations internationales, 10 grands sponsors, de nombreux networks : ils méritent tous une attention particulière. Je suis un peu le représentant de commerce de l'olympisme !"

La Belgique vous manque-t-elle ?

"En moyenne, j'y retourne deux fois par mois pour voir ma famille. Et grâce à la technologie, je suis en contact quotidien avec elle. Je suis même devenu un adepte de la webcam !"

Les Jeux de Pékin se rapprochent. Êtes-vous optimiste sur leur bon déroulement ?

"Oui. Au niveau de l'état d'avancement des travaux, je suis complètement rassuré. Je crois que nous aurons des Jeux extraordinaires. Un citoyen sur cinq vivant sur terre est chinois. C'est formidable que les Jeux se déroulent, pour la première fois, dans ce pays en plein essor."

Lorsque vous avez été élu à la présidence du CIO, vous aviez fait de la lutte contre le dopage votre priorité absolue. Êtes-vous satisfait de la situation actuelle ?

"Nous sommes sur la bonne voie. La création de l'Agence mondiale permet des contrôles de plus en plus pointus et efficaces. Et les accords scellés avec les différents gouvernements vont dans le même sens. Le pouvoir des instances sportives est forcément limité. Grâce à l'aide des États, nous pouvons désormais aller beaucoup plus loin et recourir, si nécessaire, à la fouille des bagages ou aux écoutes téléphoniques mais la lutte contre le dopage est un combat de longue haleine. Il y a eu 2.300 contrôles lors des Jeux de Sydney; il y en aura 4.500 à Pékin et 5.000 à Londres. L'étau se resserre, petit à petit..."

Le cyclisme est, hélas ! au centre de nombreuses affaires. Même le vainqueur du Tour a été contrôlé positif. Quel regard portez-vous sur cette situation ?

"C'est très dommage pour ceux qui, comme moi, aiment le sport passionnément. Mais il faut aussi voir le bon côté et se dire qu'on a éliminé un nouveau tricheur. C'est un peu comme en voiture. Il y a dix ans, les gens commettaient de nombreux excès de vitesse sans être mis à l'amende. Aujourd'hui, grâce aux radars, la répression est beaucoup plus efficace. En dopage, c'est pareil."

On a parfois l'impression qu'il y a deux poids et deux mesures entre certains sports. Dans l'affaire Puer- to, seuls les cyclistes sont montrés du doigt...

"C'est une impression. Le calendrier cycliste est très chargé. Un coureur participe souvent à 80 courses par an. Il est donc beaucoup plus souvent contrôlé que le marathonien qui ne participe qu'à 3 ou 4 épreuves. Mais les contrôles sont présents dans la plupart des disciplines. Il y en a eu 25.000 l'année passée en football ! Concernant l'affaire Puerto, elle suit son cours. Nous avons reçu toutes les informations des autorités espagnoles. Nous connaissons très bien le dossier mais nous respectons aussi les règles de la justice et les échéances des procès."

Le CIO a été victime, en son sein, de sombres affaires de corruption voici quelques années, notamment lors des votes pour l'at- tribution de villes hôtes. Les brebis galeuses ont-elles été écartées ?

"Oui. Nous avons pris des mesures disciplinaires à l'égard de certains de nos membres. Aujourd'hui, tout est transparent, grâce notamment à notre commission d'éthique, composée d'hommes de la dimension de Robert Badinter ou de Javier Perez de Cuellar."

Paris ne semble pourtant toujours pas remise d'avoir été battue par Londres dans la course aux Jeux de 2012...

"C'est l'émotion, sans doute. Je peux vous assurer que les Anglais ont respecté toutes les règles. Ils ont été simplement plus persuasifs dans la dernière ligne droite. Cela s'est joué sur quelques voix - 4 sur 115 - lors de l'ultime sprint. Ce n'est vraiment pas grand-chose..."

La Belgique a-t-elle une chance d'accueillir prochainement les Jeux ?

"Je l'espère. Un projet, lancé par Bart Somers et Bert Anciaux, existe. Techniquement, je suis sûr que la Belgique a les moyens et les compétences pour relever le défi mais il faut l'union sacrée du pays derrière le projet. À tous les niveaux. Il faut que toute la nation se mobilise, sans rivalités intestines et sans guerre communautaire, autour de la même cause."

Michel Platini, nouveau président de l'Uefa, prône une forme de retour aux vraies valeurs du sport et veut lutter contre la toute-puissance du foot-business. Qu'en pen- sez-vous ?

"C'est très bien. C'est aussi la volonté du CIO. Ma politique a toujours été de privilégier l'athlète. C'est lui qui doit être au centre de nos attentions mais il ne faut pas être naïf. Le sport a également besoin d'argent et de l'aide des télévisions et des sponsors. Le tout est de trouver le juste équilibre."

Internet occupe une place de plus en plus importante dans la vie quotidienne. Ce nouveau média va-t-il également révolutionner le sport ?

"Je crois que la façon de regarder le sport va beaucoup évoluer dans les prochaines années. Selon leurs horaires, les gens regarderont des compétitions sur leur téléphone portable sur le chemin du boulot, sur leur ordinateur dans leur bureau et sur leur écran plasma le soir à la maison. Tout cela va nous amener probablement, à terme, à une redistribution des droits."

Quelle est la santé financière du CIO ?

"Elle est bonne. J'ai augmenté notre matelas de sécurité. Il était de 80 millions de dollars lorsque je suis arrivé en 2001; il est de 315 millions aujourd'hui. Cela nous permet d'avoir suffisamment de réserves dans le cas, toujours possible, de l'annulation des Jeux pour des raisons d'ordre mondial. Cela a failli se produire après les attentats du 11 septembre 2001. Pour le reste, notre mission première reste d'aider les athlètes. Nous redistribuons d'ailleurs 92 % de nos revenus aux différents comités nationaux."

À titre personnel, quels sont vos prochains défis ?

"Le premier est, bien sûr, de réussir les Jeux de Pékin. Je voudrais aussi que le CIO aide davantage la jeunesse. Celle-ci est de plus en plus passive. Une récente étude montre que les jeunes passent 20 heures par semaine devant leur ordinateur, leur télévision, leur écran vidéo ou leur téléphone portable. Résultat : l'obésité est de plus en plus grande et la pratique du sport, de plus en plus faible. J'avais déjà fait ce constat à l'époque du COIB en publiant le Livre Blanc de la condition physique des Belges. J'aimerais agir de la même façon au niveau mondial."

Comment occupez-vous vos rares moments de loisirs ?

"Je m'efforce d'entretenir ma condition physique quotidiennement. Je fais de la musculation et de la course sur tapis roulant dans la salle de fit- ness de l'hôtel où je réside, ici, à Lausanne. J'essaye de pratiquer un peu le golf..."

Serez-vous candidat à un deuxiè- me mandat en 2009 ?

"Il est prématuré d'en parler. Seule la fin de mon mandat m'intéresse pour l'instant. On verra le moment venu...

Votre fils Philippe sera chef de la délégation belge à Pékin. Décidément, le sang olympique coule dans les veines de la famille...

"Oui. Et c'est un régatier, comme moi. Mais je tiens à préciser que je ne suis en rien intervenu dans sa promotion. Il a été élu au comité exécutif du COIB, puis élevé au rang de chef de mission. J'en suis très fier pour lui."



© La Dernière Heure 2007