Allez revoir les images de sa victoire à l’Australian Open. Le cri du cœur de Joachim Gérard (32 ans) donne encore la chair de poule. Le Brabançon, numéro 1 belge du tennis en fauteuil, a fait du chemin depuis ses débuts en tant que nageur et ses premiers coups de raquette assis dans une chaise roulante d’hôpital. Depuis, il a transformé son corps et son esprit en machines à gagner. Interview.

Est-ce vrai que vous pratiquez l’autohypnose ?

"Ce n’est pas un secret. C’est une des techniques que j’utilise pour m’entraîner mentalement. En gros, je me connecte à moi-même, à mon inconscient. C’est ma préparation avant un match ou même autre chose. Cette technique fonctionne pour moi mais ce n’est pas le cas pour tout le monde."

N’avez-vous pas eu peur la première fois que vous avez été hypnotisé ?

"On imagine vite qu’on a Mesmer qui nous fait faire la poule mais je ne pratique pas de l’hypnose pure comme celle-là (rires). Je suggère des choses à mon inconscient. Mais même s’il est prêt à faire des choses, c’est moi qui décide au final. Cela explique certains ratés dans ma carrière."

Vous avez d’autres trucs du genre pour vous préparer mentalement ?

"Chaque petit tic est une préparation mentale en soi. J’ai un toc. Avant mon premier service, je fais rebondir la balle deux fois et au deuxième, quatre fois. Ce sont des choses toutes bêtes mais qui s’installent et qui font que quand on les fait, on se sent bien. Si je ne le fais pas, j’y pense et je crée un mal-être."

Vous avez dû travailler sur d’autres aspects psychologiques de votre jeu ?

"Je dois travailler sur beaucoup de choses au quotidien. Je suis, par exemple, quelqu’un de sanguin et je dois travailler sur ce contrôle de ma rage."

Votre rage, vous l’avez extériorisée à coups d’insultes en gagnant l’Australian Open…

"C’était vraiment un soulagement. Je n’avais pas préparé ce que j’allais crier. Penser à la victoire ne fait pas partie de mon entraînement mental. Mon objectif était de me battre jusqu’au dernier point puis profiter. J’ai crié et j’ai juré. C’était le soulagement du travail accompli. Je cours derrière ce titre du Grand Chelem depuis des années. Le blocage avait sauté par le passé. Je sentais que ça allait venir, mais pas aussi vite."

Vous avez dédié ce match à votre ancien coach Marc Grandjean, décédé il y a deux ans maintenant…

"Marc était comme mon second père. On a travaillé 13 ou 14 ans ensemble, soit près de la moitié de ma vie. Il a eu un gros impact sur qui je suis maintenant. On voyageait ensemble près de six mois par an, dans la même chambre. On était presque père et fils. Il a parfait mon éducation."

Que voulez-vous dire par là ?

"Marc a fait que cette partie de moi qui n’était pas respectueuse de certaines choses ne soit plus là. J’étais un peu rebelle au début. On s’est parfois bien gueulé dessus. On a pleuré, fait la fête ensemble."

Comment travaillez-vous physiquement ? Vous devez être plus puissant du haut du corps qu’un joueur valide…

"Je discute beaucoup avec mon coach physique pour calibrer mon travail. On sait qu’on ne doit pas uniquement travailler la force pure. Sinon, je perds en fluidité et en explosivité. Chaque muscle est travaillé de cinq manières différentes."

Vous considérez votre corps comme de la mécanique de précision ?

"J’utilise souvent la métaphore de la voiture. Je suis la voiture dans son ensemble mais il y a un moteur, un radiateur, l’essence. Toutes ces choses sont apportées par mon staff, mon entourage. Si la voiture est mal réglée ou qu’on y injecte le mauvais carburant, elle tourne moins bien. Je suis un peu perfectionniste."

Cela vous plaît-il d’avoir une énorme attention médiatique depuis votre titre à l’Australian Open ?

"Cela fait plaisir. On ne peut pas dire que c’est saoulant. J’aimerais parfois être au calme à la maison mais je sais que c’est aussi par ce biais que je peux débloquer des partenariats, avoir de la visibilité pour mon sport et le handisport en général. Être un fer de lance du mouvement paralympique est intrinsèque à ma carrière. J’essaie d’en faire profiter mon sport."

Vous sentez-vous plus bankable ?

"Je ne vois pas un sponsor comme une rentrée d’argent en plus. Ils me permettent de dépenser plus pour mon job. Je réinvestis tout dans ma carrière. Une saison me coûte 75 000 euros et si je veux une personne en plus à mes côtés, c’est 125 000."

Depuis quand pouvez-vous vivre de votre sport ?

"Je regarde peu à l’argent. J’ai la chance que mes parents ont rénové une maison dans laquelle je vis. J’économise de l’argent grâce à cela. Mon contrat avec l’Adeps me permet de vivre. Et le reste, je l’investis dans ma carrière. Je peux désormais mettre davantage d’argent de côté."

Est-ce frustrant de vous comparer aux valides ?

"Cela le sera toujours. Je sais que je ne suis pas quelqu’un qui ramène des milliers de spectateurs ou qui brasse de l’argent pour le tournoi et les marques. J’aimerais toutefois plus de reconnaissance car j’investis dans ma carrière. Je crois avoir remporté plus ou moins 25 000 euros à l’Australian Open. Ce n’est pas rien sur un compte en banque. Mais Djokovic a, lui, pris 2 millions. Je n’en demande pas autant mais pourquoi ne pas imaginer une révolution à ce niveau dans les années à venir ?"

Pensez-vous être un exemple de votre sport au niveau mondial ?

"Je suis là depuis des années et je pense être rentré dans l’Histoire avec mon premier Grand Chelem."

Et au niveau belge ?

"Je n’ai jamais eu pour objectif d’être une figure du mouvement paralympique; c’est devenu naturel avec mes résultats. Je prends un plaisir dingue de l’être surtout si cela peut aider d’autres athlètes ou faire découvrir des champions du monde belges encore méconnus. Si je peux aider sans que ça me prenne trop d’énergie, pas de souci. Je me dis parfois que je me verrais bien tenter de faire bouger les choses pour le mouvement paralympique après ma carrière."

Espérez-vous un effet Joachim en tennis en chaise comme nous l’avons connu avec Kim et Justine ?

"En Belgique, il y a une méconnaissance du handisport en général. Si un jeune handicapé peut se mettre au sport, peu importe lequel, grâce à l’envie que je lui donne, tant mieux. Il faut toutefois le matériel. Un fauteuil de sport, c’est quatre à six mille euros. Il faut souvent compter sur des associations ou des fédérations pour en avoir un."

Il y a un problème d’infrastructures et de subsides…

"Cela ne sera jamais assez même s’il y a une véritable évolution et qu’il ne faut pas cracher dans la soupe. J’espère voir plein de jeunes sportifs évoluer et même participer à leur évolution."

Pouvez-vous expliquer comment était la situation il y a dix ans ?

"J’ai tout connu. Quand j’ai commencé le tennis, ce n’était pas aussi pro. La fédération a suivi notre professionnalisation et je n’ai pas grand-chose à lui reprocher. J’ai eu la chance d’évoluer à un bon moment."

C’était un peu la galère au début ?

"Ce n’était pas la galère mais on avait moins de facilités que maintenant, c’est clair."

Comment avez-vous adapté votre quotidien à votre handicap ?

"J’ai contracté la polio très jeune donc j’ai toujours vécu avec cela. Ma jambe droite est paralysée. Je peux me déplacer sans aide mais je choisis souvent le fauteuil par facilité. J’ai une maison de monsieur Tout-le-monde mais avec la possibilité que des gens en fauteuil roulant viennent me rendre visite. J’en ai beaucoup dans mes connaissances. Il y a une rampe pour rentrer et assez de place pour qu’une personne puisse passer en fauteuil partout. Et ce n’est même pas mon idée mais celle de mes parents (sourire)."

Êtes-vous impliqué dans l’associatif lié à votre maladie ?

"Je me suis toujours un peu inclus dans ces mouvements. J’ai nagé pour le Télévie quand j’étais jeune. J’ai même fait des marches parrainées mais pas bien longues (rires). Encore aujourd’hui, je réponds positivement aux demandes. Je suis le premier à faire des dons pour des organisations."

Avez-vous encore faim en ayant presque tout gagné ?

"Je veux me dire: ‘j’ai tout fait pour atteindre mon objectif’ à la fin de ma carrière. Soit être numéro 1 mondial et gagner un maximum de Grands Chelems. Puis, j’ai une médaille au Jeux paralympiques mais je ne me contente pas du bronze."

Allez-vous faire une "Federer" et jouer jusqu’à 40 ans ?

"Je prends encore un plaisir dingue sur le court. Je ne peux pas me plaindre de la vie que j’ai. Je ne pense pas à l’après."

Donc vous ne comptez pas utiliser votre diplôme en informatique de sitôt…

"Il est presque obsolète tant il commence à dater (rires). Je continue à me mettre à jour mais je verrai si je l’utilise. Pourquoi ne pas me reconvertir dans le sport ? On verra l’état de mon corps pour le haut niveau. Et pourquoi ne pas toucher à d’autres sports par la suite ?"