Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le Brabançon n’est pas favorable au coaching sur le terrain.

C’est dans son club de La Raquette de Wavre que pendant une bonne heure, tout en sirotant un café, Philippe Dehaes a parlé de sa passion : le tennis. Ancien coach de Xavier Malisse (NdlR : lors de la victoire en double à Roland-Garros), Kristof Vliegen et Christophe Rochus, le Brabançon, qui reste sur une expérience très enrichissante avec la Russe Daria Kasatkina (un quart à Roland, un quart à Wimbledon et un top 10 mondial) et une autre très décevante avec Monica Puig (une séparation après quelques semaines de travail) a abordé des thèmes variés comme le haut niveau, la formation et le coaching. Une discussion entamée avec comme sujet, la tenue de l’US Open (30 septembre-13 octobre).

Que pensez-vous du choix de disputer le Grand Chelem américain à huis clos ?

"Jouer au tennis sans public c’est un non-sens pour moi. Le sport, c’est un partage d’émotions. Les joueurs qui vont jouer les finales de l’US Open cette saison, cela va être spécial. Le stade Arthur Ashe, c’est théoriquement 27 000 personnes. Ici il n’y aura pas un chat, ce sera un match de clubs. Je comprends les gros enjeux financiers mais sportivement cela n’a pas beaucoup de sens. D’autant plus que le tableau va être coupé puisqu’il n’y aura pas de qualifications. Ce qui n’est pas correct pour les joueurs qui devaient prendre part à celles-ci. Les mieux classés, qu’on protège toujours, vont profiter de la situation et on oublie un peu les autres, comme souvent. Le fossé va encore plus se creuser entre les joueurs du top et les autres. Il faut accepter que les plus forts et les meilleurs aient plus que les autres mais il faudrait changer le schéma actuel pour que plus de joueurs puissent vivre du tennis. On va voir ce que cela va donner cet US Open. En plus, on va se retrouver avec deux tournois du Grand Chelem collés l’un à l’autre avec Roland-Garros deux semaines après."

Certains joueurs du top envisagent de ne pas se rendre à New York, vous comprenez ce choix ?

"Si c’est pour des raisons sanitaires, oui je comprends. Pour protéger leur santé et celle de leur famille. Et on ne pourra pas juger, non plus, ceux qui y vont. Car pour des joueurs classés entre la 50e et la 100e place mondiale, le prize-money d’un premier tour en Grand Chelem peut rapporter la moitié du budget d’une saison. Il faudra accepter les choix de chacun."

Est-ce qu’une solution miracle existait ?

"Je pense qu’il aurait été logique que les quatre Grands Chelems ne se jouent pas. On sait que l’ATP et la WTA ne communiquent pas beaucoup entre eux donc les calendriers risquent de partir dans tous les sens et il n’y aura pas beaucoup de logique dans la politique de reprise. Mais bon, c’est compliqué car c’est une première expérience pour tout le monde, cet arrêt forcé du circuit. La politique des points sera aussi difficile à mettre en place. Qu’est-ce qui va compter, quels points seront gardés ou pas ? Les meilleurs aimeraient que l’ATP et la WTA s’associent. Ce qui aurait du sens. Au plus il y a des entités, au plus les responsabilités sont partagées et on marque aussi les différences entre filles et garçons. On sait qu’actuellement, le tennis féminin souffre d’un manque de visibilité. Avec une seule organisation, les filles auraient peut-être l’occasion de plus se montrer."

Certains voudraient aussi changer le tennis. Faut-il pour vous revoir certaines règles pour le rendre plus sexy ?

"Il y a des choses à changer. Je trouve que les sets en quatre jeux, cela a du sens. Qui regarde encore un match de tennis du début à la fin ? Quasiment personne, surtout lors des matchs en cinq sets. Avec cette solution, les débuts et fins de sets seraient rapprochés et ce serait intéressant. Et on jouerait tout le temps en trois sets gagnants. Je garderais aussi la mise en place de l’électronique autour des terrains tout en retirant les juges de ligne. Pour l’œil humain, c’est compliqué de juger des balles qui arrivent à du 200 km/h. Le tie-break, je le garde aussi mais je l’allonge jusqu’à dix points car sept points, c’est très court."

Et au niveau du coaching ?

"Je ne suis pas pour le coaching sur le terrain. Je le dis depuis toujours, même si certaines interventions sur les courts ont fait la une. L’essence même du jeu, c’est laisser les deux adversaires s’affronter et trouver des solutions. Chez les filles, un coaching sur le terrain peut changer l’histoire d’un match. En 180 secondes, on a le temps de retourner la tête de quelqu’un. Les garçons ne sont pas pour ces coachings pendant le match. Et l’accepter chez les filles, cela affaiblit leur image. C’est comme si elles avaient besoin d’une nounou. Pour moi, le travail d’un coach se fait dans l’ombre et s’arrête quand le match commence. Mais il ne faut pas être hypocrite et donc autorisons les petits encouragements ou les consignes rapides depuis les tribunes."

“C’est la jeune pépite du tennis anglais”

Depuis peu, Philippe Dehaes est l’entraîneur d’Emma Raducanu, 17 ans et 333e à la WTA : “Top 30 dans deux ans si tout va bien.”

Après la courte expérience avec Monica Puig, Philippe Dehaes n’est pas resté longtemps sans joueuse.

“Quelques semaines après la fin de cette collaboration survenue en janvier, une société de management, IMG, qui a la Britannique Emma Raducanu (WTA 333, 17 ans) dans sa structure m’a contacté, car la fédération anglaise organisait une sélection pour prendre cette fille en main. C’est leur pépite, c’est un grand espoir en Angleterre. J’étais disponible et je n’étais jamais rentré dans ce type de compétition entre coachs donc je suis parti à Londres pour trois jours de tests. Une semaine après on m’a contacté pour dire que j’étais retenu. Je suis retourné et j’ai fait une semaine de test avec la fille, cela a bien marché et on a commencé le travail. Puis tout s’est arrêté avec le Covid-19. J’allais du lundi au vendredi à Londres et je revenais le week-end. Ce qui devrait reprendre quand la situation sanitaire reviendra à la normale. Si tout se met bien, dans deux ans, Emma peut être top 30. C’est un beau projet, pas facile, car la fille a du caractère. Le plus intéressant dans son profil, c’est qu’elle a été à l’école jusqu’à la fin des secondaires. Elle est super fraîche mentalement, elle n’a pas passé 25 heures par semaine sur le terrain depuis qu’elle a douze ans.”

Pour obtenir ce contrat, le Brabançon a dû faire l’étalage de ses qualités dans un exercice de recrutement qui était une première pour lui.

“Cela a été des débats, des échanges. Puis j’ai entraîné Emma, car elle doit aussi donner son avis. Il y a eu un travail technique spécifique juste avec moi, des séances avec un sparring pour viser des objectifs précis, de l’analyse vidéo en commentant des décisions prises par la jeune pendant des matchs et donner des meilleures options. Enfin j’ai dû rentrer une présentation sur les objectifs à moyen terme et long terme (3 mois, 6 mois, un an). J’ai rencontré le manager d’Emma, son papa, des gens de la fédération, etc.”

Pour finalement relever un défi qui le motive : “Faire de la formation avec une jeune joueuse, c’est ce que j’aime par-dessus tout. C’est plus riche comme travail, car la marge de manœuvre est plus importante. On a le sentiment de construire petit à petit des bases solides.”

“Un enseignement de qualité pour tous”

Formateur dans l’âme, Philippe Dehaes va lancer, avec deux acolytes, YourTenniSchool.

Si l’envie de voyager et de coacher aux quatre coins de la planète est encore présente dans l’esprit de Philippe Dehaes, le Brabançon veut aussi s’impliquer dans la formation en Belgique et va lancer dès septembre un nouveau projet : YourTenniSchool. Une structure d’organisation et de gestion d’écoles de tennis mise en place avec Sébastien Lecloux, ancien entraîneur et formateur à l’AFT où il est actuellement coordinateur sportif, et Remy Vicenzi, qui gère avec Philippe Dehaes l’école de tennis de La Raquette à Wavre.

“Il y a trop de décalage entre le niveau d’exigence qu’on demande à des joueurs qui veulent faire du haut niveau et ce qu’on retrouve dans les écoles de tennis. Avec Remy et Sébastien, on a répondu et remporté un appel d’offres pour reprendre une école de tennis à Braine-l’Alleud (Cardinal Mercier) et on a aussi repris une école à Jodoigne. On a créé un projet dont l’objectif est de traiter les jeunes qui viennent jouer une heure par semaine avec beaucoup de respect et proposer quelque chose de très qualitatif en matière de pédagogie, d’enseignement et d’encadrement. On a créé un label de qualité pour les trois écoles (Wavre, Jodoigne et Braine l’Alleud). Les gens sont assurés d’avoir un cours où les enfants vont apprendre à jouer au tennis. Parce que dans les clubs, malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. Les cours loisirs ne sont pas toujours traités avec le respect qu’il faudrait. Je sais que je vais me faire allumer par des gens en disant cela, mais c’est la réalité. Je veux amener mon expérience du haut niveau vers le tennis régional, vers la qualité d’enseignement dans les écoles de tennis. C’est un travail sur le long terme. On veut apprendre aux enfants à jouer au tennis, insister aussi sur l’aspect tactique et pas juste apprendre à réaliser des coups. On se met un peu la pression mais je pense qu’on a l’expérience et les compétences pour y arriver. On veut garantir une qualité d’enseignement irréprochable.”

Le but n’étant pas, ici, de faire de la haute compétition : “On veut que la base de la pyramide soit traitée avec respect et professionnalisme. Quelqu’un qui rentre dans une école de tennis paie entre 400 et 500 euros par an pour une heure de cours. C’est beaucoup d’argent, surtout si tu as plusieurs enfants. Il faut qu’il y ait quelque chose après 32 heures de cours.”

Le système d’enseignement travaillera via le programme “Mon tennis”.

“Ce dernier s’attache aux compétences. On adapte la grandeur du terrain, les raquettes et les balles aux qualités du jeune. Le but, c’est d’avoir rapidement la sensation de jouer au tennis.”

Et pour Philippe Dehaes, l’envie est aussi d’aider le tennis belge : “Je veux garder un projet en Belgique pour ne pas être lié à un joueur. Je veux mettre ma petite empreinte sur le système d’enseignement du tennis dans notre pays.”

“Steve Darcis à l’AFT, c’est une plus-value merveilleuse”

Quand il parcourt le monde, Philippe Dehaes est régulièrement questionné sur le mode de fonctionnement du tennis en Belgique. Un petit pays qui sort de nombreux champions.

“On possède une politique sportive et une politique de recrutement de haut niveau. Nos entraîneurs sont compétents et les dirigeants de l’AFT font du bon boulot. Si des talents émergent en Belgique, ils sortiront. À l’étranger, il y a une vraie reconnaissance d’un savoir-faire belge. Les entraîneurs belges jouissent d’une très bonne réputation. Si on est mis en avant, c’est parce que les structures sont bonnes. Je ne travaille pas pour eux, mais je trouve que ce que fait l’AFT est fantastique, car elle est à la base de l’organisation pour les clubs et les régions. Aujourd’hui, un gamin de quatre ou cinq ans qui joue bien au tennis, il va être tout de suite repéré et des choses seront mises en place pour qu’il puisse progresser jusqu’au haut niveau. En Russie, par exemple, ils ont beaucoup plus de bons joueurs mais il n’y a aucune solution sportive.”

Et l’engagement de Steve Darcis par l’AFT est une aubaine pour les jeunes : “C’est une plus-value merveilleuse. Pour sortir des jeunes, il faut une méthodologie de travail, on l’a. Et puis, il faut des entraîneurs qui possèdent de l’expérience et encore mieux, des joueurs qui se jettent dans la formation. Steve Darcis est le premier qui s’engage à temps plein avec la fédé et qui met toute son expérience au service des jeunes. Cela n’a pas de prix. Quand un gamin peut profiter de cette expérience, on gagne un temps incroyable. Je croise les doigts pour que Steve reste longtemps à l’AFT et fasse profiter les jeunes de son expérience. C’est tellement riche. Le meilleur entraîneur au monde ne pourrait pas le faire.”