"Les Cowboys": la famille brisée
C'est à un voyage de deux heures et une quête de près de vingt ans que Thomas Bidegain, ancien producteur, scénariste patenté et désormais réalisateur invite dans son premier film. Le titre indique la référence : le western. Critique du film.
- Publié le 18-05-2015 à 17h52
- Mis à jour le 18-05-2015 à 18h16

C'est à un voyage de deux heures et une quête de près de vingt ans que Thomas Bidegain, ancien producteur, scénariste patenté et désormais réalisateur invite dans son premier film.
Le titre indique la référence : le western et, plus précisément "La prisonnière du désert" de John Ford et "Nevada Smith" d'Henry Hathaway dont le scénario opère la synthèse.
Mais comme dans "Ni le ciel ni la terre" - coécrit par Bidegain et également empreint de cette iconographie cinématographique - le récit est on ne peut plus contemporain. Il débute en 1994, quelque part en France, au sein d'une communauté de passionnés de l'Ouest américain. Alain (François Damiens), sa femme (Agathe Dronne) et leurs enfants Kelly et Kid participent ce jour-là au bal-rodéo country annuel. Instant familial privilégié jusqu'au moment où Kelly s'évapore...
Fugue ? Enlèvement ? Les parents découvrent soudain que leur fille de seize ans fréquentait un certain Ahmed, de deux ans son aîné, et qu'elle étudiait l'arabe. Les parents d'Ahmed ne savent pas plus où leur fils a disparu. La police paraît indifférente - nous sommes en 1994, en Europe, le jihad ne fait pas encore la Une des journaux. Et si un fonctionnaire du ministère de l'Intérieur fait le déplacement, il laisse Alain et sa femme face à leurs questions. Le père décide alors de suivre lui-même la trace de sa fille. Un périple où il entraînera au fil des ans son fils, Kid (Finnegan Oldfield).
Le récit, coécrit par Thomas Bidegain et Noé Debré, est ample. Et s'il pourra paraître long, c'est sans doute volontairement - pour mieux souligner le chemin parcouru depuis 1994 et la dimension interminable de la quête des protagonistes.
Il sera entrecoupé en guise de repères temporels par des images d'actualité rappelant les attentats du 11-Septembre, de Madrid et de Londres. En arrière-plan, la progression du radicalisme religieux transparaît. Alain, puis Kid, voyagent d'Anvers au Pakistan, suivant les filières, les passeurs, les négociants d'otages et les agents troubles (John C. Reilly, dans une apparition capitale).
Mais il ne s'agit pas pour le réalisateur de faire un film politique - même si la conjonction fortuite avec l'attentat contre Charlie-Hebdo le rend d'une actualité encore plus criante et propose une réflexion intelligente loin des raccourcis politiques et médiatiques. Une jolie phrase, pleine de double sens, sera d'ailleurs prononcée par un personnage étranger à destination d'un Français : "Tu m'as fait venir ici, tu ne peux pas m'abandonner". Symboliquement, les auteurs résolvent là toute vision trop occidentale de la problématique qu'ils abordent.
Mais évitant l'écueil du film à thèse, Bidegain et Debré se concentrent sur l'intime : c'est essentiellement l'histoire d'une famille, déchirée et brisée. On retrouve un des thèmes de prédilection du premier, notamment dans les scénarii qu'il signe pour Jacques Audiard : le passage à l'âge d'homme. Démarrant sur Alain, d'âge déjà mûr mais "innocent" qui va découvrir un monde parallèle dont il ignorait tout, le point de vue se déplace sur Kid, fil conducteur du récit, divisé en chapitres nommés d'après les protagonistes.
On est bien dans une dramaturgie héritée du western - les "Indiens", ou "l'autre" étant les musulmans, où se distinguent des "rebelles" islamistes la majorité paisible. Et au travers du destin de Kid, le réalisateur-scénariste semble aussi livrer sa morale : le salut - ou la paix - ne viendra que de la cohabitation et de l'acceptation des choix de chacun. La dernière scène est à cet égard un joyaux d'intensité.
Au final oeuvre plus métaphorique que réaliste, cette fiction reste très masculine, paradoxe au vu de l'objet de la quête, ce qui était aussi la caractéristique de ses modèles. Péché véniel de l'auteur, qui permet toutefois de confirmer la haute qualité dramatique de François Damiens. Opérant un mixte subtil et époustouflant entre sa précédente prestation en père "orphelin" de sa fille ( "Suzanne" de Katell Quillévéré) et une bombe à retardement façon Schoenaerts, le comédien belge devrait voir sa cote grimper définitivement sur le marché français - et pourrait bien un jour se retrouver devant la caméra des frères Dardenne, coproducteurs du film. Mais la vraie révélation des "Cowboys", c'est Finnegan Oldfield, bluffant, touchant, charismatique, convaincant d'un bout à l'autre. Ce "Kid"-là est un futur grand - et un candidat d'ores et déjà sérieux au César du meilleur espoir masculin 2016.
-> Réalisation : Thomas Bidegain. Scénario : Thomas Bidegain et Noé Debré. Avec François Damiens, Finnegan Oldfield, Agathe Dronne,… 1h54