Rencontre avec Christian Prudhomme: "Les moteurs, ce n'est plus une rumeur, ça existe"
Les classiques, les accidents tragiques, les moteurs et le conflit entre l'UCI et ASO. Tout y passe au cours de notre entretien exclusif avec le patron du Tour et des classiques wallonnes.
- Publié le 22-04-2016 à 10h59
- Mis à jour le 22-04-2016 à 11h19

Entretien exclusif avec Christian Prudhomme, le patron du Tour et des classiques wallonnes.
Entre la Flèche Wallonne et Liège-Bastogne-Liège, Christian Prudhomme, le directeur du cyclisme chez ASO, nous a accordé un entretien sur l'actualité sportive et les nombreux dossiers qui concernent le cyclisme.
Le conflit entre l'UCI et ASO s'est réveillé cet hiver. Rien de bon pour le cyclisme, non ?
"Je ne veux pas jeter de l'huile sur le feu. Quand j'entends les gens parler de guerre, ce n'est pas une guerre. Surtout quand on voit tout ce qui s'est passé à Paris, à Bruxelles... En revanche, il y a un différend philosophique. Au départ, la réforme faisait passer de cent cinquante courses obligatoires à 120. Et là, on va monter à 180. Les meilleurs coureurs, ceux des formations du World Tour , vont-ils encore pouvoir courir ailleurs ? Il faut qu'ils puissent le faire, c'est capital pour l'avenir du vélo. La pyramide, les deuxième et troisième échelons, on y croit vraiment, on a cela en nous. On a repris Paris-Nice et le Dauphiné, des épreuves qui ne gagnaient pas d'argent, mais on sait qu'on ne peut pas avoir des courses partout dans le monde s'il n'y a pas une base importante. Dans l'autre sens, il faut aussi que Delko Marseille puisse courir Paris-Nice ou la Flèche Wallonne."
Vous avez retiré vos courses du World Tour, l'UCI a déjà dit qu'alors Paris-Roubaix ou les Ardennaises ne feraient plus que 200 km avec un maximum de treize équipes World Tour. Comment cela va-t-il tourner ?
"Je veux croire que le bon sens général prévaudra. Mais ce n'est pas moi qui négocie, ça va se régler plus haut. Mais, pour le moment, il y a un dossier prioritaire dans le cyclisme, c'est la fraude technologique. Je pense que nous avons suffisamment de bagarre à faire en commun pour récupérer de la crédibilité, pour lutter contre cette fraude, cette escroquerie pure et simple."
C'est si grave ?
"Après le dopage, c'est la réalité. Deux pas en avant, trois en arrière. Il a fallu tant d'années et d'efforts, et encore, tout n'est pas effacé, pour que le cyclisme redevienne une discipline qu'on peut considérer comme les autres et voilà cette nouvelle tuile qui nous tombe dessus. Les moteurs, ce n'est plus une rumeur, ça existe. Il faut se battre ensemble, pas les uns contre les autres."
Comment ?
"Il faut défendre l'immense majorité des coureurs. Il faut y aller à fond, il faut prendre des mesures radicales, les mesures les plus dures possibles. Je l'ai demandé dans une lettre au nom de l'AIOCC (NdlR : l'association des organisateurs de courses), d'autres l'avaient demandé avant moi…"
Il y a des contrôles…
"Oui, mais il faut les multiplier, les systématiser, c'est capital."
Des études présentent le cyclisme, en gros, comme un sport des années cinquante suivis par des gens âgés. Ne faut-il pas le dynamiser ?
"Dynamiser, ça passe par les parcours. Les études, c'est très bien, mais les chiffres d'audience sont en hausse. On voit ça aussi en bord de route au Tour. On reproche les étapes intégrales, la diffusion d'images des paysages, des richesses historiques et architecturales. La performance du champion cycliste est liée à son univers. La dimension paysages est capitale, c'est un atout formidable vis-à-vis des autres sports, ce n'est pas une tare. Le vélo, c'est aussi le champion qui part dans l'Izoard, dans La Redoute, sur les pavés du Nord… Avec les intégrales, vous offrez quelque chose, les gens regardent ou pas, mais les pointes des deux dernières heures sont quand même toujours très importantes, systématiquement au-dessus des autres chaînes."
On avance des solutions, des courses plus courtes…
"Si Paris-Roubaix ne fait que 160 km, on n'aura pas le même vainqueur. La notion de fond dans le cyclisme, doit rester essentielle. Sur une épreuve comme le Tour, il faut varier. Quand on a descendu les étapes, nous n'étions pas toujours d'accord les anciens coureurs qui m'épaulent et moi. Faire toutes les étapes de montagne à 110 km, ça n'a pas de sens, il ne se passera rien. La même chose si elles font 220 km avec toutes cinq cols. Par contre, il faut alterner étapes courtes et plus longues."
Des équipes moins nombreuses aussi…
"Il y a une demande de l'AIOCC pour descendre de 9 à 8 coureurs sur les grands Tours, de 8 à 7 sur les autres courses. Ce qui permettrait aussi pour la pyramide de libérer des coureurs et aurait aussi un intérêt sur la sécurité. S'il y a vingt-cinq coureurs de moins, forcément à un moment, ça aide, ça va permettre de dépasser plus facilement. Ça, c'est pour la sécurité, mais un équipier de moins, ça compte aussi sportivement. Additionner cela au retour des oreillettes à la plus grande homogénéité du peloton, le niveau qui augmente, ça n'aide pas le spectacle."
ASO va relancer le Tour d'Allemagne.
"C'est une bonne chose pour le cyclisme qui s'articule autour du Grand Départ à Düsseldorf, l'an prochain, au retour, dès l'an passé déjà, de l'ARD, la télévision publique allemande, sur le Tour. Tout cela conjugué avec les succès des champions allemands. Ces trois dernières années, ce sont les Allemands qui ont gagné le plus d'étapes sur le Tour avec Kittel, Greipel, Martin ou Geschke, qui ont parfois porté le maillot jaune. Bien sûr, pour le moment, ils n'ont pas encore des acteurs capables d'être dans les premiers du classement général. L'Allemagne est un pays absolument capital en Europe et aussi dans le domaine du sport, même si on ne dit pas encore dans le cyclisme comme dans le football : 'À la fin, c'est toujours les Allemands qui gagnent'…"
Vous avez signé un accord de dix ans, c'est la vocation d'ASO, son ambition d'organiser un peu partout ?
"Notre ambition, c'est d'aller partout où est la passion et d'aiguiser cette passion."
Pourtant, vous ne reprenez pas le Franco-Belge ou d'autres courses qui vous sollicitent !
"On ne peut pas tout organiser, mais ces courses sont importantes et même essentielles pour le cyclisme. Il y a une quantité de courses derrière celles dont on parle, qui sont capitales pour la passion et qu'il faut défendre. J'ai été marqué par la présence au départ de la Coppa Bernocchi de Vincenzo Nibali. Il a gagné le Giro, la Vuelta, le Tour et il est au départ de cette course, et il la gagne. Vous vous rendez compte de la passion qu'il transmet. Il faut que Thibaut Pinot soit tous les ans au départ du Tour du Doubs, chez lui, s'il le désire. C'est capital cette proximité, il faut la défendre. Les gens qui ne connaissent pas le cyclisme sont toujours stupéfaits par la disponibilité des coureurs et des champions au départ d'une course, qui leur sourient, leur signent un autographe ou font un selfie . Ça n'existe pas dans l'immense majorité des autres disciplines."
"La Flèche a été une belle course"
Dix jours après un Paris-Roubaix d'anthologie, Christian Prudhomme a été également ravi par la Flèche Wallonne.
"Vraiment, je mettrais la Flèche dans le lot de toutes ces courses qui nous ont passionnés ce printemps, du week-end final de Paris-Nice à Paris-Roubaix, en passant par le Tour des Flandres", explique le patron d'ASO. "Je suis vraiment très content de la course, de son déroulement."

Pourtant, le scénario et son épilogue semblent se répéter. "Bien sûr, tout s'est à nouveau joué dans le Mur de Huy, mais il n'y a pas eu le moindre temps mort du départ de Marche-en-Famenne jusqu'à la fin", dit-il. "Il y a eu sans arrêt des attaques, un coureur, deux, quatre, dix,… C'est repris, ça ressort… Ça se joue dans le Mur, mais tout à la fin. Mais, c'est vrai, Valverde est manifestement le maître du Mur."
Dimanche, l'Espagnol sera une fois encore le grand favori de Liège-Bastogne-Liège. "On annonce une météo totalement différente", remarque-t-il. "Ce qui peut changer totalement la donne. Mais c'est vrai qu'on a de plus en plus affaire à des hyperspécialistes, des gens qui ensuite vont briller dans les grands Tours pour le plus souvent."
Cette année, le tracé de la Doyenne va subir quelques changements significatifs. "Oui, il y a l'apparition de la côte de Naniot, dans la finale, on va voir ce que cela apporte", dit-il. "Vous savez que nous souhaitons toujours moduler par petites touches sur ces monuments . On ne va pas dire, parce qu'une année la course est monotone : 'Bouf! on change tout, le bébé avec l'eau du bain.' Certainement pas. Par contre, on se doit d'aller chercher des choses; une année, c'est la Roche-aux-Faucons, une année, c'est Cherave, une année, c'est le retour de la trilogie (NdlR : les côtes de Wanne, Stockeu et La Haute Levée), on l'enlève. Parfois par choix, parfois à cause de travaux comme cette année pour Stockeu."
Il y a peu, Wouter Van den Haute, le propriétaire de Flanders Classics, organisateur notamment du Tour des Flandres, confiait à la DH sont désir d'être un jour à la tête des deux classiques wallonnes. "La Flèche est notre propriété à 100 %, Liège, c'est le Pesant et ASO qui en sont propriétaires à 50-50", explique Prudhomme. "Je ne peux pas vous répondre sur le fond (NdlR : les désirs de la famille Amaury, propriétaire d'ASO),mais ce que j'affirme, c'est que nous sommes heureux et fiers d'organiser ces deux classiques. Il y a des accords pour un certain temps et il me semble qu'il y a des liens sincères, amicaux et partagés."
"La sécurité, préoccupation première"
L'actualité récente a malheureusement confronté le cyclisme et la sécurité en course. "Elle nous a toujours préoccupés", rappelle Christian Prudhomme. "C'est la préoccupation première d'un organisateur. À tous les niveaux. On pense forcément à Antoine Demoitié et à Daan Myngheer qui sont décédés dans ce qui fut peut-être le week-end le plus effrayant du sport cycliste. Chacun veut faire du mieux possible en course, chacun dans son corridor, le coureur, le directeur sportif, l'organisateur, le cameraman, le photographe, le motard… Il faut redire aux gens que tous ont une part de responsabilité. C'est un ensemble de mesures qu'on doit prendre."
Chez ASO, on a voulu réagir."Sur Paris-Roubaix et les Ardennaises, on a décidé de sortir les voitures d'invités de la course, de les faire faire des sauts de puces, de recouper plutôt que de rester devant le peloton", dit-il. "Enfin, ils peuvent voir les coureurs. Ça nous donne plus de fluidité et moins il y a de véhicules, moins il y a de risque d'accident."
L'organisateur du Tour est conscient des dangers. "Nos pilotes voiture sont tous d'anciens coureurs, nos pilotes motos sont des anciens coureurs ou des gendarmes, des policiers, rompus aux courses" , poursuit-il. "Ils suivent des stages auprès d'organismes spécialisés pour les pilotes autos, avec la gendarmerie pour ceux des motos. On a des régulateurs qui connaissent les parcours des étapes et courses sur le bout des doigts. C'est indispensable. Ils ont fait une fois, deux fois, trois fois les étapes. Depuis cinq ans, les trois régulateurs motos, plus Gilles Maignan (NdlR : son chauffeur) et François Lemarchand (l'adjoint de Thierry Gouvenou) vont encore revoir cinq ou six étapes, ou leur finale, entre le Dauphiné et le Tour."