Quand Stéphane Steeman et Jacques Mercier faisaient louper ses devoirs au roi Philippe

L'animateur de la RTBF se souvient avec émotions des moments passés aux côtés de celui qui lui fit découvrir les coulisses du métier. Entretien.

Aurélie Herman

Le décès de Stéphane Steeman à l'âge de 82 ans a forcément marqué Jacques Mercier. Complices dans la vie comme à l'écran, les deux hommes avaient noué une amitié au milieu des années soixante, lorsque le tout jeune Mercier devenait le compère du déjà célèbre Steeman sur les ondes radio de la RTB. Une rencontre qui s'était faite un peu par hasard. "D'autres ne pouvaient être partenaire de Stéphane le dimanche soir", se remémore l'ancien animateur du Jeu des dictionnaires. "On m'a alors demandé d'en être trois semaines avant, alors que je n'avais ni l'expérience, ni le talent pour cela. On m'a alors dit 'C'est pas grave, tu es en studio et tu ris à ses blagues'. C'est parti comme ça. Ensuite, c'est devenu très complice. Semaine après semaine, on avait l'impression de refaire le monde, d'inventer des choses, d'être libre de faire ce qu'on voulait sur antenne. C'était le cas".

En pleine période pré-Mai 68, leur émission commune Dimanche musique brise les codes de la radio et offre un vent de fraîcheur qui plaît très vite aux auditeurs. "On commençait à rire sur antenne, à être ironique sur des sujets qui étaient tabous jusque-là. C'était en 1966, juste avant Mai 68. Il y avait tout ce mouvement qui se déclenchait".

Mai 68, ses émeutes parisiennes et ses slogans intemporels rappellent d'ailleurs une anecdote croustillante à Jacques Mercier. "Quand cela a commencé en France, il n'y avait encore rien en Belgique", explique-t-il. "Pour faire un gag, on avait inventé une manifestation à Bruxelles. On a commencé à enregistrer avec des effets de foule, qui sur la fin réclamait 'Mer-cier, Stee-man !'. Aujourd'hui, cela serait irréalisable, mais ce jour-là, beaucoup de gens y ont cru et nous téléphonaient. Le standard de la RTBF explosait car les gens râlaient. Il y a même eu un colonel à la retraite qui avait sorti son vieux fusil etc. C'était les choses totalement dingues qu'on pouvait inventer. On cherchait de nouvelles choses, qui ne se faisaient nulle part à l'époque, car tout était très codé".

Outre son rôle de comique, Stéphane Steeman a également fait office de "grand frère" pour Jacques Mercier. "J'étais au début de ma carrière dans l'audiovisuel et lui était dans sa période la plus florissante", se souvient-il. "Il m'emmenait dans les coulisses des spectacles, que je découvrais avec émerveillement. Un soir de gala, la princesse Paola était là. On nous a présenté à l'entracte. Elle nous a dit: 'Ah c'est vous qui empêchez mes enfants de se coucher tôt le dimanche. Ils vous écoutent sur l'oreiller et ratent leur devoir le lundi matin'. On savait donc que le Roi écoutait Stéphane à l'époque..."

Un travailleur au regard acéré sur l'actu

Outre son personnage truculent de Madame Gertrude, dont les plus jeunes générations se souviennent par l'intermédiaire de l'émission hebdomadaire Bon week-end, Stéphane Steeman était également un énorme "bosseur". "Il peaufinait très bien ses textes pour que les rimes tombent juste, n'improvisait quasiment jamais".

Au-delà des "vannes" qui émaillaient leur émission commune (NdlR: de 1966 à 1974), l'humour porté par les deux hommes allait plus loin que la simple blague potache. "Stéphane avait un regard qui serait forcément dépassé de nos jours, sur l'actualité de l'époque et la façon dont on la ressentait" précise le Mouscronnois. "On avait un humour wallon-flamand qui est totalement hors de propos maintenant. C'était des blagues de ce style ou des imitations de politiques, comme Théo Lefebvre (il imitait également les chanteurs de l'époque, tels que Claude François ou Gilbert Bécaud). On jouait sur l'actualité, mais elle était ce qu'elle était à l'époque. Tout a changé, tout est devenu plus intellectuel, plus sérieux. C'était encore un humour basé sur les jeux de mots, les chutes, etc."

"Stéphane m'a toujours dit que l'émission que l'on avait faite ensemble et que cette relation professionnelle de huit ans étaient les plus belles pour lui", retient également Jacques Mercier. "J'ai toujours été très honoré par cela. (...) Il était très talentueux et jouait beaucoup sur l'émotion. Pour lui, la vie était une, entière. Il était dans la vie comme il était à l'antenne. Il avait les mêmes indignations". Décédé ce vendredi dans le sud de la France, le comédien-imitateur-auteur laissera le souvenir d'un homme toujours prêt à rire de ce qui n'allait pas dans une Belgique "de papa", pour mieux en contourner les travers.

Aurélie Herman

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