Marius Gilbert, membre du groupe d'experts: "Il n'y a pas eu de pression du politique pour retarder les retrouvailles en famille"
- Publié le 05-05-2020 à 09h53
- Mis à jour le 06-05-2020 à 13h40

Ce sont bien les experts du GEES, ce groupe chargé de réfléchir à la stratégie de déconfinement de la Belgique, qui ont proposé de retarder le moment des retrouvailles en famille. Il n'y a pas eu d'intervention du politique en ce sens, dit à nos confrères de La Libre l'épidémiologiste Marius Gilbert, membre du GEES. Le Conseil national de sécurité (CNS), qui réunit le gouvernement fédéral et les ministres-Présidents des Régions et Communautés, a donc suivi l'avis des spécialistes sur cette question.
La polémique ne s'est pas dégonflée depuis deux semaines et l'annonce, le soir du vendredi 24 avril, de la stratégie de déconfinement validée par le CNS. Dès le lendemain matin, Écolo dénonçait la priorité accordée à la relance de l'économie aux dépens des relations humaines. La réouverture des commerces doit en effet intervenir le 11 mai, alors que la possibilité de revoir ses proches n'est prévue qu'à partir du 18 mai.
Les rapports évoluent en permanence
Quelques jours plus tôt, Le Soir révélait le contenu d'un rapport provisoire du GEES selon lequel les retrouvailles en famille pouvaient avoir lieu dès le 4 mai. Pourtant, dimanche, sur RTL, le président du MR, Georges-Louis Bouchez, assurait que la date du 18 était bien celle proposée par les experts et que le CNS n'avait fait que suivre cet avis.
Alors, qu'en est-il ? Nos confrères de La Libre ont pu se procurer le rapport du GEES du 22 avril, avant-veille de la réunion du CNS. Il ne s'agit pas encore de la version définitive (il y a eu des modifications jusque dans la nuit du 23 au 24), mais elle est plus récente que celle publiée par Le Soir et, surtout, le chapitre qui nous intéresse ici n'a plus fait l'objet d'évolutions majeures.
On y lit que les experts proposent la reprise des "rassemblements privés à domicile en petits groupes" à partir du 18 mai et non du 4 mai. En ce qui concerne le volet économique, "l'industrie et les services B2B ( de professionnels à professionnels, NdlR ) peuvent reprendre des activités non essentielles" le 4 mai. Les commerces doivent, eux, attendre le 18 mai.
Pas de pression politique
On voit que le Conseil de sécurité a effectivement suivi la proposition des experts en ce qui concerne la date des retrouvailles en famille. Mais le GEES a-t-il dû revoir sa copie suite à la pression des politiques, éventuellement poussés dans le dos par le patronat ? La réponse est non, selon Marius Gilbert.
L'épidémiologiste confirme que, dans la première version du rapport, on permettait "les réunions en famille jusqu'à dix personnes" à partir du 4 mai. Mais "quand nous avons réexaminé cela, on s'est dit que les risques de transmission du virus étaient trop importants" et les experts ont revu leur approche. "Donc, non, ce n'est clairement pas lié à une intervention politique en ce sens", ponctue Marius Gilbert. Une autre membre du GEES, Céline Nieuwenhuys, la secrétaire générale de la Fédération des services sociaux, confirme cette version des faits. "Ce qui nous embêtait avec les fuites dans la presse, reprend M. Gilbert, c'est qu'elles ont soulevé des attentes dans la population, alors que, pour nous, ce n'était qu'un brouillon."
Des désaccords, malgré tout
"Par contre, poursuit-il, là où il y a effectivement eu un désaccord entre les experts et les politiques, c'est sur le fait que nous préconisions l'ouverture complète des magasins le 18 mai plutôt que le 11." Le CNS a décidé d'anticiper d'une semaine cette réouverture afin de donner de l'oxygène aux commerçants et de permettre un redémarrage plus rapide de l'économie. "La Première ministre s'en est expliquée publiquement. Nous, on aurait préféré que cela se fasse un peu plus tard afin d'avoir un peu plus de recul."
Il faut savoir que la clef de voûte de la stratégie de déconfinement, c'est son phasage, son évolution progressive. Avant de passer à l'étape suivante, il s'agit de s'assurer que la situation sanitaire est maîtrisée. Pour ce faire, les experts avaient planifié un intervalle de deux ou trois semaines avec la première phase le 4 mai, la deuxième le 18 et la troisième le 8 juin au plus tôt. Le CNS a voulu accélérer le tempo en ajoutant une phase intermédiaire le 11 mai consacrée aux commerces.
"Il y a une prise de risque du politique par rapport à une approche plus prudente qui était la nôtre, constate Marius Gilbert. Cela ne veut pas dire que ça se traduira forcément par une accélération de la transmission. L'avenir nous le dira. Mais c'est comme si vous roulez à 140 km/h sur l'autoroute au lieu de faire du 120. Vous prenez un risque supplémentaire…"
Le volet social aux abonnés absents
Et puis, il y a aussi tout ce dont la Première ministre, Sophie Wilmès (MR), n'a pas parlé lors de la présentation de la stratégie de déconfinement, le 24 avril. Céline Nieuwenhuys, de la Fédération des services sociaux, regrette l'absence de toute communication sur le volet social.
Le rapport du GEES note, par exemple, que "l'impossibilité pour les parents de retourner au travail ou de combiner un télétravail efficace en présence de leurs enfants à la maison demande des mesures de soutien". Il mentionne aussi l'"augmentation aiguë de la pauvreté pendant le confinement qui nécessite une action urgente" ; ou attire encore l'attention sur l'"accès aux soins de santé pour les personnes vulnérables".
"C'est de la responsabilité des politiques de ne pas en tenir compte, termine Céline Nieuwenhuys. Si les politiques n'ont parfois plus les pieds sur terre, je voulais faire passer le message que les experts ont essayé de prendre en compte tous ces éléments."
Lundi, le GEES réfléchissait à la possibilité de rendre publics ses rapports finaux, ceux soumis au CNS (dont la prochaine réunion est prévue ce mercredi), dans le but d'éviter de nouvelles interprétations hâtives, voire erronées.