Une collection antisémite aussi importante que nauséeuse: "Mes amis me prenaient pour un fou"
Le Centre communautaire laïc juif présente 300 illustrations antisémites parmi les 9000 objets collectés par Arthur Langerman.
- Publié le 11-10-2020 à 09h44
- Mis à jour le 12-10-2020 à 07h03

Certes, l'exposition "Plume de fiel, images de haine" ne s'étale que sur une vingtaine de mètres, mais elle présente un condensé de la folie antisémite au fil du temps, à voir jusqu'à la fin de l'année au Centre communautaire laïc juif, dans le cadre de ses 60 ans d'existence.
L'historien et chercheur Philippe Pierret et le scénographe Christian Israel ont puisé parmi les 9000 pièces rassemblées par Arthur Langerman et que celui-ci vient de donner à l'Université technique de Berlin, pour en retenir 300 images reprises sur onze panneaux explicatifs, l'expo étant destinée à être présentée dans les écoles.
L'exposition réalisée par M. Pierret, ancien conservateur du Musée Juif de Belgique, expose les six grands thèmes de l'antisémitisme avec aussi un focus sur la Belgique. "On a peu de pièces en Belgique mais grâce à Arthur, des objets majeurs apparaissent. Alors via ces fac-similés, on a voulu montrer l'esthétique - magnifique et horrible - l'humour, la satire, l'histoire, la sociologie. Si un travail d'étude sur ce domaine peut apparaître repoussant, il est aussi passionnant, d'un point de vue politique, sociologique, anthropologique, ethnographique. C'est une autre histoire du judaïsme : comment le juif a été montré, pas uniquement physiquement. On voit des pommeaux de canne allemands et autrichiens qui nous montrent une recherche esthétique dans l'horreur."
La collection montre des sculptures, des cartes postales, des journaux, des affiches anciennes et modernes, de la porcelaine, des tableaux (comme un Suzanne et les vieillards au bain), des gravures. Des artistes allemands connus - comme un directeur d'académie, Emil Huebl - par leurs caricatures, ont participé à ce travail de dénigrement de longue haleine à travers l'Europe qui a débouché sur la Shoah.
L'un des chocs que le chercheur a pu ressentir dans cette collection concerne des ouvrages à destination de la jeunesse. D'où aussi la question de savoir comment présenter une telle collection, surtout au jeune public. "On a voulu notamment éviter tout esthétisme."
Pour revenir à la Belgique, la collection montre des images provenant d'une exposition qui eut lieu à Verviers pendant la guerre. Mais il est faux de croire que ce n'est que durant la Seconde Guerre mondiale qu'il y a eu une presse antisémite en Belgique. "Dès le XIXe siècle, on pouvait voir et lire des horreurs dans certains organes. Et puis, parmi les épisodes antisémites que connurent nos contrées, le plus célèbre fut celui de la soi-disant profanation des hosties, le vendredi saint 1370 à Bruxelles. Des juifs seront jugés, tenaillés en public et brûlés sur le bûcher. À Sainte-Gudule, on peut toujours voir des représentations de cet épisode. De telles accusations, où on retrouve les mêmes noms, ont duré des siècles, l'Église n'admettant leur fausseté qu'assez récemment."
Enfin, un dernier avatar belge est à trouver à Alost. Outre les chars, les carnavaleux ont réuni en un album 150 vignettes textiles ouvertement antisémites et anti-Unesco.
"Mes amis me prenaient pour un fou"
Une collection pareille ne manquait pas de susciter l'effroi auprès des amis d'Arthur Langerman.
Désigné par le CCLJ Mensch 2020 (équivalent de l'honnête homme dans la culture chrétienne), Arthur Langerman était présent l'autre jour pour raconter sa collection unique en son genre. Nourrisson séparé de sa famille déportée à Auschwitz par le 25e convoi, seule sa maman reviendra de l'enfer. Il fut diamantaire. C'est en suivant le procès Eichmann en 1961 qu'Arthur se pencha sur l'antisémitisme et entama cette collection que même ses amis avaient du mal à admettre.
"J'allais au marché aux puces. Je voulais comprendre ce que les juifs avaient fait de si mal pour être traités ainsi, débouchant sur comment tout un peuple avait pu liquider un pan entier de sa population sans que cela ne lui pose plus de problème que cela, à l'image de Stangl, le commandant de Treblinka qui, lorsqu'il rentrait chez lui le soir, disait : 'J'ai éliminé 10 000 'stuk'(morceaux).'"
En fait, les caricatures parues au fil des siècles - cela avait commencé par l'obsession du nez dès le XIIe siècle - déshumaniseront progressivement le juif au rang d'animal, d'insecte…
Durant la guerre, et même encore en 1944, un peintre belge comme Duquenne peindra un tableau odieux intitulé "La race élue".
Un peintre ostendais réalisera aussi une œuvre montrant un prêteur juif devant manger sa créance. "Le plus fou, c'est de penser que des gens mettaient ce genre d'horreur dans leur living ou leur salle à manger et trouvaient cela esthétique."
Les amis d'Arthur Langerman se posaient la même question vis-à-vis de lui. "Et si l'antisémitisme a marqué une pause de 50 ans après la guerre, malheureusement, il est bien de retour, via des agressions, des pamphlets et de nouvelles caricatures, les réseaux sociaux étant un terreau idéal pour ce genre de monstruosité. Les pièces présentées proviennent principalement de France, d'Allemagne et de Belgique. Mais aussi de Grande-Bretagne et des États-Unis. Mais dans ces pays-ci, on est plus sur la moquerie ou la blague."
Arthur Langerman est arrivé à la conclusion qu'"en fait, les plus grands antisémites sont des gens qui n'ont jamais vu de Juifs. Par exemple, à Alost, il n'habite qu'un seul Juif. Les gens s'imaginent des tas de choses et les caricatures les y aident à nourrir cette imagination, cette ignorance".
D'où l'importance du programme La haine, je dis non ! à destination des écoles afin de casser les préjugés et les stéréotypes antisémites.
Plume de fiel, images de haine. Esquisse d'une collection insolite, à voir jusqu'à la fin de l'année au CCLJ, 52 rue de l'Hôtel des Monnaies à 1060 Bruxelles. Réservation obligatoire : 02/543.01.01 ou info@cclj.be. Arthur Langerman sera présent le 28 octobre.