Inondations, le rapport accablant: nos autorités avaient bien accès à des prévisions annonçant l'ampleur du déluge
François Desquesnes a analysé les données du système d'alerte européen Efas. "Ça me fait penser au système de garde du Titanic."

- Publié le 17-09-2021 à 06h44
- Mis à jour le 17-09-2021 à 11h22

Il y eut 41 morts. 200 communes touchées. Des milliards d'euros de dégâts. Les inondations des 14, 15 et 16 juillet constituent l'une des catastrophes du siècle en Wallonie. La commission d'enquête se réunit ce vendredi au Parlement de Wallonie. Un représentant de l'Efas (European Flood Awareness System) sera entendu ce vendredi, de même que David Dehenauw, chef du service cientifique Prévisions du temps à l'IRM et Philippe Dierickx, directeur de la gestion hydrologique au sein du Service public de Wallonie (SPW). "Ma première question aux autorités du Service public de Wallonie sera : est-ce que vous avez ouvert le système Efas qui prédisait une catastrophe bicentenaire sur la vallée de la Vesdre et de l'Ourthe ? Et si oui, qu'avez-vous fait de ces informations ?" nous indique François Desquesnes, chef de groupe CDH au Parlement de Wallonie. "Quand on voit les données qu'on a pu y trouver, la seule conclusion que je peux tirer est qu'ils ne semblent pas avoir été très attentifs au canal Efas."
En effet, depuis 2014, le SPW Mobilité et Infrastructures est partenaire d'Efas, le système européen d'alerte sur des orages ou des inondations, basé notamment sur des données satellitaires. Dans les conventions qui le lie à ses partenaires, il est stipulé que l'Efas " fournit des prévisions d'inondations et des produits de surveillance complémentaires pour soutenir les mesures préparatoires avant que des inondations ne surviennent."
La première alerte a été envoyée le lundi 12 juillet à 11 h 27. Elle indique qu'il y a 49 % de chances que le débit de l'Ourthe dépasse, entre le 13 et le 15 juillet à minuit, le niveau d'une crue qui revient une fois tous les 20 ans. Mais l'alerte envoyée à la direction de la Gestion hydrologique comprend un lien vers un site aux données interactives bien plus précises, avec cartes, graphiques, débit des cours d'eau attendu, etc. Sur son site, l'Efas indique que ses partenaires - dont le SPW - ont un accès complet et gratuit à toutes ses prévisions et produits en temps réel, en plus de notifications et à l'interface Web Efas.
C'est ici que cela devient intéressant : les données fournies par l'Efas aux autorités, traditionnellement sous embargo pour une période de 30 jours, sont désormais publiques. " Grâce à l'Open Data, on a accès à ce que la direction hydraulique de la Région wallonne a pu voir ou aurait pu voir ! Nous sommes donc allés consulter les cartes et graphiques auxquels le SPW avait accès le lundi 12 juillet à midi ", ajoute François Desquesnes. Ces données sont interpellantes. " Ces cartes montrent que l'outil Efas permettait au SPW de comprendre dès lundi que des précipitations d'environ 150 mm, c'est-à-dire 150 litres par m², étaient attendues dans les deux jours sur une très grande partie de la province de Liège . Un phénomène ne se reproduisant que tous les 20 ans !"
Qu'ont fait les autorités ? La commission d'enquête a pour but de faire la lumière sur ces points. Contacté par La DH , Philippe Dierickx, entendu ce vendredi au Parlement, n'a pas répondu à nos demandes.
"Les agents du SPW qui ont reçu l'alerte sont-ils allés consulter les graphiques ? Si oui, ils ont dû voir des projections annonçant le déluge pour le 14, le 15 et le 16 juillet. Toute l'info était disponible. Ces cartes auraient dû permettre au SPW de comprendre qu'il fallait préparer les infrastructures. Vider partiellement le barrage d'Eupen. Prévenir les bourgmestres. Avertir la population qu'il fallait être sur le qui-vive, et prêts à quitter leur domicile. Acheminer sur place des bateaux d'évacuation, dont on a manqué. Se préparer à un phénomène exceptionnel. "
La logistique et la mauvaise coordination de l'aide a été dénoncée par de nombreux acteurs, dont des bourgmestres. L'ampleur de l'événement a-t-elle été correctement mesurée et les mesures adéquates ont-elles été prises ? C'est un autre point clé que la commission devra trancher. " Quand on reçoit une alerte, on doit utiliser tous les moyens et infos disponibles", conclut François Desquesnes. "Tout cela me fait penser au système de garde du Titanic. On n'a pas réagi assez rapidement quand on a vu l'ceberg à l'horizon. Ici, ce n'était pas le guetteur du Titanic, mais le système Efas. Si on ne donne pas le coup de barre à temps, une fois le nez dessus, c'est trop tard."
"Sur l'Ourthe, l'Efas annonçait un débit qui ne se produit que tous les 100 ans"{{3}}
Plusieurs graphiques disponibles sur le site de l'Efas permettent d'analyser les informations disponibles dès le 12 juillet. Le premier indique les zones où sont annoncées des crues d'une gravité comme il n'en survient que tous les 20 ans (en violet). Elles correspondent à s'y méprendre à celles qui seront sinistrées. Les stations qui analysent notamment les données de différents cours d'eau sont au nombre de 6 : la Meuse à Chooz, à Amay et à Visé, l'Ourthe à Angleur, la Sambre à Salzinnes, l'Escaut à Tournai.
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Un exemple: le graphique disponible le 12 juillet à midi sur la station d'Angleur (voir ci-contre) est interpellant. "Ce débit est censé dépasser un volume qui ne se produit que tous les 100 ans dès mercredi matin", souligne le chef de groupe CDH. Une autre carte (sur le site de l'Efas) indique que le risque de dépasser les 150 mm de précipitation près du barrage d'Eupen avoisine dès lundi les 40 %.

Enfin, un autre graphique (voir ci-contre) relève les aires de drainage qui risquent d'être malmenées. En d'autres termes, un aperçu des zones potentiellement inondées. "On constate que la province de Liège est saturée d'aires de drainage en danger dès lundi, conclut François Desquesnes. La catastrophe nous a montré que les prévisions de l'Efas étaient correctes."
"Le lundi, tous les modèles prédisaient cet épisode pluvieux très important"
Au sortir des inondations, des éléments indiquant que les premières informations de l'Efas auraient été ignorées ont circulé, ce qu'a démenti Philippe Henry (Ecolo), ministre wallon des Infrastructures. Le SPW a assuré à Philippe Henry que lors des grosses précipitations, la Wallonie a reçu 24 notifications internationales mais que seules quatre concernaient la région. Le SPW a précisé à la RTBF que ces alertes avaient bien été intégrées à la procédure mais que "les indications fournies permettent difficilement d'anticiper avec un degré de précision suffisant de tels phénomènes d'inondations rapides et localisés".
Si le contenu de la notification d'alerte proprement dite contient assez peu d'infos, les données disponibles sur le site sont en revanche éclairantes. "Le lundi 12 juillet, tous les modèles prédisaient cet épisode pluvieux très important. Pourquoi aucune alerte rouge n'a-t-elle été émise par l'IRM ? Parce que ces dernières ne peuvent être lancées que 12 heures avant l'événement", a expliqué ce jeudi Xavier Fettweis, directeur du laboratoire de climatologie de l'ULiège devant la commission d'enquête parlementaire. Il faudra attendre le 14 juillet à 9h pour qu'une alerte rouge soit décrétée par l'IRM dont le champ d'action, même s'il est complémentaire, diverge toutefois. "L'Efas envoie des prévisions sur le débit et état des eaux à la Région wallonne et flamande. Nous nous occupons des précipitations. Une fois tombées, c'est la compétence des Régions. Je ne peux dire : il y aura tel risque d'inondations", nous précise David Dehenauw, de l'IRM.