Les propos "racistes" de Pierre-Yves Jeholet créent le malaise sur les listes MR : "Il va nous faire perdre deux sièges"
Plusieurs candidats de la liste libérale bruxelloise issus de la diversité disaient déjà ressentir des pressions avant le dérapage télévisé du ministre-président. Aujourd'hui, ils ont le sentiment que la situation a empiré.
- Publié le 03-06-2024 à 22h01
- Mis à jour le 03-06-2024 à 22h02

Voilà une polémique dont les militants et candidats MR auraient bien voulu se passer. Dimanche midi, sur le plateau de RTL, le ministre-président Pierre-Yves Jeholet (MR) s'est emporté contre le député sortant Nabil Boukili (PTB) lors d'un débat sur la neutralité de l'État.
Interrogé sur le port du voile en public par des représentants de l'État belge, comme les policiers, l'élu communiste a comparé la Belgique à l'Iran, au prétexte qu'être "discriminées en fonction de [ses] habits" est une pratique qui relève des dictatures théocratiques. "Ça, c'est d'autres pays comme l'Iran qui le font."
Cette comparaison a fait sortir l'élu libéral de ses gonds qui a répondu avec des propos relevant du "racisme ordinaire", selon le directeur d'Unia, Patrick Charlier. " M. Boukili, vous n'allez pas venir nous donner des leçons ici en Belgique. Il y a des règles, on les respecte. Si ça ne vous plaît pas, vous n'êtes pas obligés de rester ici en Belgique", a sorti Pierre-Yves Jeholet en direct.
De nombreux responsables politiques au sein du PS, du PTB, d'Écolo, de Défi et des Engagés ont également considéré que les propos du ministre-président relevaient du racisme. Plusieurs d'entre eux ont de surcroît exigé des excuses venant du ponte du MR.
Mauvaise passe à J-6
Au sein du MR, la séquence est particulièrement douloureuse à vivre. Surtout pour les libéraux issus de la diversité. Cette année, les listes MR comptent en effet des candidats avec des origines aussi variées que l'Afrique du Nord, l'Afrique centrale, la Turquie ou encore les Balkans.
"Il y a le MR de Bruxelles et il y a le MR de Wallonie. À Bruxelles, on avait une bonne dynamique ces dernières semaines dans les quartiers populaires, où la diversité est plus forte. Même avec les questions sensibles comme le conflit israélo-palestinien, nos troupes étaient sur une bonne dynamique. Là, on vient de se prendre un sacré coup de boule. Ces propos passent très mal chez les candidats d'origine étrangère. Ce n'est pas gai à entendre. Il ne faut pas nous faire ça à quelques jours des élections. Pierre-Yves vient de nous faire perdre deux sièges avec ses propos", regrette un député sortant, qui préfère garder l'anonymat tant le sujet est délicat.
"C'est un calvaire", relate un autre membre important des troupes libérales bruxelloises. "Je ne crois pas qu'on va perdre beaucoup de voix, mais ça envoie un mauvais signal envers notre public cible des quartiers populaires et des bobos du sud de la capitale. Je reçois des dizaines et des dizaines de messages qui me demandent pourquoi notre ministre a tenu de pareils propos."
La réplique qu'il fallait éviter
Ces militants ne suspectent pas le ministre Jeholet de racisme. Ils voient plutôt dans sa réplique un moment mal calibré, une réponse inappropriée lâchée dans un moment de tension. "Quand Nabil Boukili a fait cette comparaison lunaire entre la Belgique et l'Iran, il aurait pu répondre avec finesse et sortir par la grande porte. À l'inverse, il nous a mis mal."
David Leisterh, président du MR bruxellois, a réuni les troupes pour les rassurer et resserrer les rangs. Aux militants qui avaient été choqués, le Boitsfortois a rappelé que, sur le fond, Pierre-Yves Jeholet était exactement dans la ligne du parti, à savoir la défense de la neutralité. Sur la forme, les mots étaient mal choisis. "Mais on a tous compris ce qu'il voulait dire", précise un homme de terrain.
"Je n'ai jamais ressenti une once de racisme dans le chef de Pierre-Yves Jeholet", coupe court Bertin Mampaka, 4e sur la liste pour le parlement bruxellois, qui dénonce cette "espèce de terreur où chaque phrase est sortie de son contexte" et "où on peut faire dit tout et n'importe quoi à tout le monde". Le sexagénaire né à Kinshasa ne voit pas dans la séquence une volonté de défendre "le bien-être des minorités", mais "un pugilat pour faire passer un démocrate que je fréquente depuis des décennies en Fédération Wallonie-Bruxelles pour un raciste. Je refuse de jouer dans ce jeu-là. Ceux qui s'indignent aujourd'hui ne se seraient jamais indignés si on n'était pas en période électorale."
Le MR pris pour cible
Pour les libéraux bruxellois, c'était la séquence qu'il fallait éviter. Depuis que les sondages les montrent gagnants dans la capitale, ils ont le sentiment d'être le parti à abattre. Le dérapage du Liégeois, c'était un bâton offert au PS pour battre le MR. L'échange tendu a été extrait de son contexte et la capsule vidéo tourne sur TikTok et Instagram ainsi que dans les boucles de conversation WhatsApp. Dans un de ces groupes, un socialiste s'est d'ailleurs exclamé : "Faire ça à une semaine du scrutin, c'est comme si le camp adverse faisait une passe à Karim Benzema alors qu'il est à côté du goal."
"Nos candidats issus de la diversité encaissent énormément en ce moment", reconnaît David Leisterh, chef de file des bleus à Bruxelles. "Nos affiches sont arrachées dans plein de communes, on dessine des croix gammées sur les photos de nos candidats, on colle des autocollants d'Amnesty sur nos affiches, on vandalise la façade de notre siège, on nous fait passer pour des partisans du massacre des Palestiniens à Gaza, on diffuse des fake news en permanence sur nous… ce qu'on voit là, c'est cette fameuse machine qui du PS qui s'active dans la dernière ligne droite non pas pour défendre des idées, mais pour écraser, et plus particulièrement les candidats du MR issus de la diversité."
À toute chose, malheur est bon. Cette passe d'armes télévisée aurait également ravivé des intérêts pour le combat libéral dans d'autres groupes électoraux. "On n'a jamais reçu autant de messages de soutien", confirme un homme au cœur de la machine libérale. "Et on observe une montée des demandes d'adhésion au MR depuis dimanche".
