La fracture entre le MR et Les Engagés s'ouvre encore plus, mais les deux partis continuent de travailler ensemble
La décision des Engagés de former une coalition de centre-gauche à Bruxelles, sans le MR, marque une rupture politique majeure dans la capitale. Georges-Louis Bouchez a comparé cette manœuvre à une infidélité conjugale. Les troupes centristes et libérales tempèrent toutefois. Le grand divorce n'est pas encore arrivé.
- Publié le 11-12-2025 à 19h16

Les Bruxellois se sont réveillés avec une information déconcertante jeudi matin. Le président des Engagés, Yvan Verougstraete, a présenté sa volonté de former un gouvernement régional de centre-gauche, qui n'incluraient donc pas le MR.
Informé la veille par son homologue centriste, le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a réagi avec une virulence dont il en a le secret lors d'une interview accordée au Standaard. "Je n'apprécierais pas que ma femme aille coucher dans le lit d'un autre certains soirs. Quand on vit avec quelqu'un, c'est une règle de base. On dort ensemble, quoi qu'il arrive."
"Sexiste"
Cette formule lui a valu d'être taxé de sexiste et de machiste par une série de mandataires de gauche. Chez Les Engagés, l'attaque a été très mal accueillie. "C'est le Maroilles qui dit au Camembert qu'il pue", a réagi un Wallon. "Il a cru avoir Les Engagés dans son lit ?", nous a écrit un élu bruxellois, irrité.
"C'est irrespectueux et indigne du débat politique", s'est indignée à micro ouvert la cheffe de groupe des Engagés, Gladys Kazadi. "Je peux totalement comprendre le mécontentement, mais en arriver à tenir des propos sexistes… C'est à chaque fois la même chose : utiliser l'image des femmes comme une arme politique. Ça en dit long sur la banalisation des stéréotypes misogynes encore ancrés chez lui."
Rupture isolée ?
Mais, une fois passée les indignations sur les métaphores conjugales, une autre question s'est posée : Les Engagés et le MR vont-ils pouvoir continuer à travailler ensemble ?
"Il y a beaucoup de dossiers où j'ai été loyal envers mon partenaire, mais maintenant on va fonctionner en free-lance. Je ne me sens plus lié", a averti Georges-Louis Bouchez.
Au téléphone, chefs de groupe et ministres tempèrent. Ce qui se passe à Bruxelles ne devrait pas avoir de répercussions immédiates sur la politique menée à d'autres niveaux de pouvoir, assurent-ils.
"En Wallonie, le signal des électeurs a été très clair", désamorce François Desquesnes (Les Engagés), vice-président du gouvernement wallon. "MR et Engagés disposent d'une majorité solide. Cette majorité solide a permis d'avoir un programme de législature qui est ambitieux, efficace. Il va de soi que nous comptons bien mener, en toute loyauté avec le partenaire à la région et en fédération, l'exécution de cette DPR (déclaration de politique régionale, NdlR) ambitieuse."
Valérie Glatigny (MR) a un ton moins positif, mais elle confirme la volonté de poursuivre de concert. "Nous sommes déçus par l'attitude du partenaire, qui est particulièrement déplaisante si on considère que, de notre côté, nous sommes loyaux sur des éléments de programme qui n'étaient pas les nôtres au départ. Comme la fin des nominations des enseignants ou la prolongation du tronc commun dans le secondaire", affirme la ministre de l'Éducation. "Nous restons cependant concentrés sur les enjeux de la FWB au bénéfice des élèves."
La Chambre immunisée
"Cela ne va rien changer à notre façon de travailler", garantit Benoît Piedboeuf, chef de groupe MR à la Chambre. "Au parlement fédéral, nous sommes à un autre niveau de pouvoir que la région bruxelloise. Entre président de partis, il y peut y avoir des désaccords. Mais entre députés, nous allons continuer à travailler de façon collégiale dans la majorité."
"À l'heure où la Belgique a besoin de réformes et les citoyens de gouvernements stables et responsables, je n'ose croire que les députés et ministres libéraux se livreront à des petits jeux politiques", espère Aurore Tourneur, cheffe de groupe Les Engagés à la Chambre.
FWB, à cheval sur deux majorités
Valérie de Bue, cheffe de groupe MR au parlement wallon, ne parle pas de trahison, mais elle évoque un manque de loyauté. "Au niveau du parlement wallon, nous sommes liés par la feuille de route que nous avons tracée pour les prochaines années, la DPR 2024-2029. La volonté est de parvenir à la mettre en œuvre. Nous devons aller de l'avant et travailler de concert. Il est vrai qu'avoir des gouvernements alignés entre les différentes régions et niveaux de pouvoirs offre une cohérence qui facilite la mise en œuvre des réformes. Il y a beaucoup de cohérence entre l'Arizona et l'Azur. Si cette coalition de centre-gauche se met en place à Bruxelles, il va y avoir plus de difficultés à la Fédération Wallonie-Bruxelles. À ce niveau, cela pourrait compliquer la mise en place de réformes car les majorités représentées au parlement ne seront pas les mêmes. On peut comprendre la réaction de notre président, qui a toujours été soucieux d'inclure les Engagés dans la coalition. Chez nous, il y a une forme de déception face à ce manque de loyauté."
Jean Paul Bastin estime que "les Wallonnes et les Wallons méritent de ne pas subir une interférence qui viendrait depuis la crise bruxelloise". Le chef de groupe LE au parlement wallon soutient que "la majorité Azur travaille bien" depuis un an et demi. "On vient encore de terminer une semaine budgétaire où on s'est tous serré les coudes d'un côté comme de l'autre, où il y a bien sûr des sensibilités qui se font différentes, mais la majorité est solide et solidaire sur ses différents points. Je peux comprendre la déception actuelle sur Bruxelles, mais je rappelle qu'elle n'est pas encore arrivée à bon port. Je fais un appel quand même à la tempérance. On a fait une trajectoire sur 5 ans. Il faut garder cette majorité Azur et faire en sorte qu'elle ne soit pas impactée par des difficultés dans une autre région."
Diana Nikolic, non plus, ne veut pas mêler les différents niveaux de pouvoir. La cheffe de groupe MR au parlement de la FWB rappelle que "la priorité est de voter le budget" de la Fédération et que la coalition à Bruxelles n'est pas encore sur les rails. "On va rentrer dans la trêve des confiseurs. Peut-être que les esprits seront plus apaisés à la rentrée", glisse la Liégeoise avec une note optimiste.
À micro coupé
Reste que tous ne sont pas aussi positivistes. D'autres mandataires que nous avons contactés et qui préfèrent rester anonymes évoquent une rupture politique nécessaire visant à redonner une indépendance aux Engagés, souvent accusés d'être à la remorque du MR.
Chez Les Engagés, la personnalité du président libéral a souvent exaspéré des élus. Les décisions prises au niveau de la FWB sur l'enseignement ont également mis à mal les centristes, frappés directement au coeur même de leur base électorale. "Les profs, les assoc, les allocs, la famille… c'est tout ce qu'on défend, normalement", analyse un centriste.
Au MR, on observe la sortie d'Yvan Verougstraete avec une certaine ironie. "Les Engagés risquent de se retrouver dans une situation de schizophrénie. [Le président du PS bruxellois] Ahmed Laaouej veut utiliser la coalition bruxelloise pour en faire un gouvernement de résistance à l'Arizona. On verra comment ils s'en sortiront."
"Faut pas le prendre comme ça", déclare un proche conseiller de la présidence des Engagés. "Il faut arrêter de voir notre action politique comme dépendant d'une relation partisane. Nous savions que prendre cette décision pouvait être interprété comme se tirer une balle dans le pied, mais à un moment, il faut tenter les choses. Il faut sortir Bruxelles de la crise."
