Sammy Mahdi, secrétaire d'état à la migration, se livre : "ce n'est pas parce que j'ai ma couleur de peau que je suis pour toute forme de migration"
Sammy Mahdi, secrétaire d'État à la Migration, veut " dépolariser la politique, alors que durant des années, ça a pété dans tous les sens." Sammy Mahdy constate aussi que "pour certains francophones, le Flamand a d'office un côté raciste… Ça m'énerve !"

- Publié le 24-10-2020 à 07h17
- Mis à jour le 26-10-2020 à 10h26

La Flandre l'a découvert lors de sa campagne pleine de panache face à Joachim Coens, qui a finalement emporté l'élection à la présidence du CD&V. À 32 ans, Sammy Mahdi se trouve rarement là où on l'attend. Jeune mais favorable à conserver le C de "chrétien" du CD&V. Fils d'immigré irakien, mais pour une politique d'immigration "ferme". Politicien flamand mais élevé à Bruxelles et s'exprimant parfaitement en français. En pénétrant dans son austère bureau du Lambermont, c'est son chien Pamuk (star des réseaux sociaux) qui nous accueille.
Alors que le pays découvre le successeur de Theo Francken, il refuse d'emblée l'héritage. Pas forcément pour les raisons que l'on imagine.
Vous êtes fils d'immigré irakien et vous voilà chargé de l'asile et de la migration. Vous êtes un symbole d'immigration réussie ?
"Qu'on le veuille ou non, on représente quelque chose quand on occupe un poste public. Oui, c'est positif pour toute personne issue de l'immigration ou d'une autre couleur de peau de se dire qu'on peut représenter quelque chose en Belgique en politique. Je suis fier de mes racines, mais je suis belge. J'oublie ma couleur de peau quand je travaille. J'espère aussi être une inspiration pour les autres, montrer aux Noirs, Blancs, Jaunes, Mauves qu'il y a moyen de réussir. Mon père vient d'une zone rurale en Irak, ma mère d'une zone rurale en Flandre orientale. Les deux ont dû se battre pour arriver dans la vie."
Il existe des stéréotypes sur les personnes issues de l'immigration en politique : de gauche, progressistes, très ouvertes sur l'immigration. Or, vous êtes plutôt de centre droit ?
"La couleur de peau ou le sexe amènent des préjugés. Mais ce n'est pas parce que j'ai ma couleur de peau que je suis automatiquement en faveur de toute forme de migration, légale ou moins légale. Mais il y a des préjugés partout . Récemment, les télévisions arabes ont fait une traduction erronée de ma première interview sur VTM. L'idée s'est propagée dans le monde arabe que j'allais renvoyer tout le monde d'office !"
Vous qualifiez votre politique de ferme mais humaine, comme le faisait le gouvernement Michel. Ça veut dire quoi ?
"Quand les procédures durent plus d'un an ou deux, vouloir réduire cette durée, c'est être plus ferme ou pas ? De droite ou de gauche ? C'est juste plus correct... Il faut que, quand on vient demander l'asile en Belgique, la procédure soit courte. Car si la personne reste deux ans à attendre et qu'on lui dit non, c'est plus compliqué de lui demander de rentrer chez elle. Les enfants sont scolarisés, etc. Il faut donc réduire cette durée et faire respecter les règles. La communication, ces dernières années, a été ferme, dure. Trop dure. Mais la politique n'a pas toujours suivi dans le meilleur sens. À peine 18 % des gens à qui on indique en fin de procédure qu'ils doivent retourner dans leur pays y rentrent réellement."
La communication de Theo Francken, c'était du show ?
"Elle ne reflétait en tout cas pas la réalité. On peut essayer avec la com' de donner une idée de ce qu'on veut faire. Mais après, il faut le faire ! Est-ce juste que des personnes restent des mois sans titre de séjour, travaillent au noir ? Vivent dans des conditions inhumaines ? Non. Il faut des procédures correctes, strictes et courtes. C'est bien pour tout le monde."
Vous êtes le nouveau ou l'anti-Theo Francken ?
"Je suis le nouveau Sammy Mahdi ! Il faut pouvoir discuter avec tout le monde. J'ai parlé avec des bourgmestres qui sont étonnés que je les appelle pour prévenir qu'un centre de Fedasil va s'installer chez eux. Auparavant, ils n'étaient pas impliqués dans la procédure. L'important est de dépolariser la politique. Pendant des années, ça a pété dans tous les sens."
Le dossier polémique des visites domiciliaires va-t-il revenir sur la table du gouvernement ?
"On a dit qu'on essayerait les alternatives possibles à développer et elles existent. Car la police ne sait pas toujours exactement quels sont leurs droits et rentrent parfois sans base légale chez les gens. C'est aussi ça les raisons de cette proposition qui avait été déposée par le CD&V. Le plus important est de garantir le respect des droits. Personne n'a crié si fort que moi pour demander l'arrivée d'enfants du camp de réfugiés de Moria. Mais je ne peux mener une politique humaine et solidaire que si ceux qui ne reçoivent pas l'autorisation de rester ici retournent dans leur pays."
La déclaration gouvernementale prévoit la fin des enfants en centres fermés.
"C'est déjà le cas mais il n'y aura plus d'enfermement d'enfants. On doit garantir que des enfants grandissent dans un environnement le plus normal possible. Pour tout de même garantir un certain contrôle, on veut travailler davantage sur des procédures comme l'assignation à résidence, l'amélioration du retour volontaire et accompagner les gens dès qu'ils apprennent que leur demande d'asile est refusée."
Pour certains francophones, le Flamand a d'office un côté raciste… Ça m'énerve !"
La problématique du radicalisme est revenue dans l'actualité en France avec l'assassinat d'un prof par un fils de migrants tchétchènes. Quid du radicalisme dans votre politique de migration ?
"Ce que j'ai vu en France m'a choqué. Qu'on puisse décapiter un prof… Mais j'ai été content de la réaction forte du monde musulman côté flamand et francophone. Ceux qui se radicalisent, souvent, ne fuient pas un pays où ils ont connu un islamisme radical. Ce sont parfois des gens nés ici. Le travail doit être global et le gouvernement précédent a déjà fait certaines choses. Il faut être ferme et dur avec les personnes qui forment un danger pour notre société et garantir que les autres soient assez fortes pour faire face à des idées qu'on peut voir sur les réseaux ou via des amis. Si on a l'idée qu'on n'a pas le droit de montrer un cartoon de qui que ce soit, on n'a pas sa place en Belgique."
La migration, c'est un poste que vous vouliez ?
"Oui. Car l'asile est l'asile et la migration, c'est plus qu'une compétence. C'est toute la société qui est en jeu. Quand on va boire un verre avec des amis, côté flamand, c'est parfois extrêmement tendu. Il n'y a même pas moyen d'avoir une discussion sur le sujet. On peut avoir des opinions sur qui a le droit ou pas à l'asile, la migration légale ou non, mais ça ne devrait pas nous fâcher. Or, là ça fâche et ça inquiète. Enlever cette inquiétude-là, c'est ma grande mission."
Ce poste n'est-il pas le plus important pour parler aux électeurs de plus en plus nombreux pour le Vlaams Belang ?
"Bien sûr ! On doit comprendre côté francophone l'angoisse du côté flamand. Il y a une grosse partie de la Flandre qui a voté pour certains partis. Cela ne veut pas dire qu'il faut suivre la politique de ces partis, au contraire. Mais il y a une inquiétude sur le fait que la politique actuelle n'est pas respectée de manière assez juste et ferme. Il faut y travailler."
Cela vous paraît possible que des électeurs du Vlaams Belang votent pour vous ?
"Bien sûr. Pourquoi pas ? Les gens qui votent pour le Belang ne sont évidemment pas tous racistes ! Ce sont des gens qui ont perdu leur confiance dans les partis traditionnels et font un bras d'honneur à la politique. Le Vlaams Belang est à plus de 30 %. Par le passé, ils sont déjà montés haut puis ont chuté. Ces électeurs viennent bien de quelque part. Tous les partis doivent avoir l'ambition d'aller les rechercher. Ce qui me dérange réellement, c'est que certaines personnes côté francophone donnent l'impression que le Flamand, à la base, a quand même un côté un peu plus raciste. Ça m'énerve extrêmement ! Le Flamand n'est pas raciste. Il ne faut pas marginaliser la moitié de la Flandre. La société belge est une société hypersolidaire et en Flandre, on l'est aussi. Ce n'est pas parce qu'on a peur qu'on est raciste. Xénophobe, on l'est tous un peu. Moi aussi je le suis. Le lendemain des attentats de Maelbeek, j'ai pris le métro. Un gars de ma couleur de peau est monté avec un sac de sport. J'ai eu peur ! Personne ne peut me dire le contraire."