Nemmouche, l'homme qui voulait être une star du crime
Les révélations des otages français en Syrie dépeignent le tueur présumé du Musée juif en personnage assoiffé de notoriété.
- Publié le 07-09-2014 à 20h36
- Mis à jour le 08-09-2014 à 13h53

Mehdi Nemmouche se tait. Ses actes, présumés, ont parlé pour lui et l'on sait peut-être aujourd'hui qu'il a obtenu ce qu'il voulait. Son nom dans les journaux, son visage affiché partout, sa place dans l'histoire.
Les révélations du Monde , samedi, ont décrit l'auteur présumé de la tuerie du Musée juif de Bruxelles sous un jour nouveau. Celui du geôlier, du tortionnaire, du djihadiste parti en Syrie faire sa propre guerre, à coups de poing dans les cellules où des prisonniers craignaient de voir sa silhouette apparaître devant les barreaux.
Le reporter français Nicolas Hénin a longuement décrit les sévices subis. Et surtout la logique de pensée de l'homme parti en Syrie pour se révéler à lui-même. C'est ainsi qu'il "rêvait de devenir un jour l'un des personnages" de Faites entrer l'accusé , la célèbre émission de faits divers, diffusée par France 2 depuis 2000. Pour Nicolas Hénin, Nemmouche voulait "réaliser une sorte de cavalcade meurtrière" . Et devenir ainsi garde-chiourme dans les prisons d'Alep où règne l'État Islamique (EI). Faisant partie d'une troupe de soldats francophones, il était chargé d'interroger les prisonniers syriens, au prix d'actes de violence.

Dès son retour de Syrie, il a été suivi par différents services de renseignements européens. Avant de rejoindre Bruxelles où il aurait fomenté le projet d'attentat sur le Musée juif, moyen d'accroître sa notoriété.
Hier, le journaliste Didier François, reporter de guerre expérimenté à Europe 1 , s'est ouvert à nos confrères de Libération . Il a amèrement regretté la divulgation de ces informations, connues du microcosme depuis le mois d'avril dernier, les qualifiant "d'irresponsables" .
Mes Sébastien Courtoy et Henri Laquay, les avocats de Mehdi Nemmouche, n'ont pas donné suite à nos demandes d'entretien. Leur client, inculpé du chef d'assassinat dans un contexte terroriste, comparaît en fin de semaine devant la chambre du conseil de Bruxelles. Son maintien en détention préventive ne fait pas de doute.
"Je vais faire cinq fois Merah"
Le quotidien français Libération a pu se procurer les procès-verbaux d'audition des plaintes contre X des quatre ex-otages français libérés le 20 avril, entendus par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Il en ressort, rapporte le quotidien, que " Mehdi Nemmouche prévoyait au moins un attentat en France, au cœur de Paris". "L'objectif de Nemmouche était de commettre un attentat à Paris pendant le défilé du 14 juillet" , écrit Libé . "Je vais faire cinq fois Merah" , aurait déclaré l'auteur présumé de la fusillade au Musée juif de Bruxelles.
Il peut à nouveau être extradé vers la France
Pour le pénaliste Dimitri De Beco, Mehdi Nemmouche pourra facilement comparaître pour les faits commis en Syrie
Après avoir été extradé depuis la France vers la Belgique, le 29 juillet dernier, Mehdi Nemmouche va-t-il faire le chemin inverse ? La chose paraît probable s'il est mis en examen dans le cadre de l'enquête pour "enlèvement et séquestration en relation avec une entreprise terroriste", ouverte à Paris en 2013 à la suite de la disparition des quatre journalistes français partis faire leur métier en Syrie.
Si la Belgique ne peut juger Mehdi Nemmouche pour ces faits, la France l'espère. "Elle peut le récupérer en délivrant un mandat d'arrêt européen pour le forcer à revenir. La Belgique peut tout à fait le prêter à la France, que ce soit avant ou après son probable renvoi devant les assises de Bruxelles" , indique Me Dimitri De Beco, avocat pénaliste qui défend plusieurs prévenus de l'affaire Sharia4Belgium.
Où Nemmouche purgerait-il sa peine ? "Normalement, dans le pays qui vous a condamné. Mais il peut demander à purger sa peine en France." Pour cela, il faut déjà attendre qu'il soit renvoyé devant une cour d'assises. Ce qui pourrait prendre de longs mois.
Musée juif : "Que ça fasse avancer l'enquête"
Chouna Lomponda, porte-parole du Musée juif de Bruxelles, a réagi hier aux révélations sur le passé de Mehdi Nemmouche. "J'espère que ces nouvelles informations feront avancer l'enquête. On espère que les choses iront plus vite. Nous sommes en attente de la reconstitution des faits. Mehdi Nemmouche a fait savoir qu'il ne voulait pas y participer mais il a l'obligation d'être présent. La réouverture du musée est prévue dimanche prochain 14 septembre. Il doit se relever, essayer d'avancer et montrer qu'il est là avant tout dans un but culturel. Nous avons vécu au plus près les conséquences de la personnalité de cet homme et devons rester soudés."
Fallait-il révéler ce lien entre
Nemmouche et les otages ?
Oui pour Hubert Leclercq
Il faut cesser de penser que les terroristes sont des êtres coupés du monde, incapables de faire le lien entre diverses affaires, même si celles-ci se passent loin de leur quotidien.
Les responsables de la cellule syrienne de l'État islamique à laquelle a collaboré Nemmouche savaient qu'il avait été arrêté et ils n'avaient certainement pas perdu de vue que les otages français avaient été libérés par leurs soins. Ils savaient très certainement aussi que Nemmouche se pavanait sans masque devant les otages qu'il torturait. Bref, ils avaient compris depuis bien longtemps que le lien avait été fait entre le présumé tueur du Musée juif et le tortionnaire des otages français. Que ces mêmes otages aient décidé de se taire pour éviter d'attirer l'attention est louable mais un peu naïf.
Qui plus est, si la description de Nemmouche par Nicolas Hénin est correcte, l'homme - avide de reconnaissance - n'aurait pas tardé, s'il ne l'a déjà fait, à parler de ses exploits syriens. La justice ne pouvait pas non plus taire plus longtemps ce pseudo-secret qui était partagé par de plus en plus de monde au fur et à mesure que l'enquête progressait.
Non pour Julien balboni
En matière de prise d'otages, l'information vaut de l'or. Tout se passe en coulisses, entre les ravisseurs et les États. Et il est d'usage, pour les médias, de taire des informations croustillantes en leur possession afin de protéger la vie des otages toujours détenus.
Les quatre journalistes français libérés en avril dernier ont reconnu Mehdi Nemmouche quand son portrait a fait le tour du monde, en juin. Ils ont fait le choix de ne rien dire, en accord avec leur rédaction en chef et les autorités. Pour ne pas donner aux bourreaux de l'État islamique une raison de s'acharner sur leurs confrères restés là-bas. Beaucoup d'autres journalistes étaient au courant, tout comme de nombreux enquêteurs.
En rompant ce pacte, samedi, Le Monde a décroché un fameux scoop mais également pris un risque. Didier François, ex-otage, a poussé un cri de colère."Je trouve cela irresponsable. Cela met en danger le travail des spécialistes du contre-terrorisme et les citoyens français", a-t-il lancé. Y aura-t-il des représailles venues de Syrie ? L'avenir proche nous le dira. En jouant au poker, on peut perdre gros. Le prix à payer, cette fois-ci, pourrait se compter en vies humaines. Et parfois, toute vérité n'est pas bonne à dire.