Les travailleuses du sexe à la merci des escrocs: "Les clients font des virements différés et puis les annulent, on se sent trahies"
Précarisées par la pandémie, les travailleuses du sexe se retrouvent à la merci des escrocs.
- Publié le 30-05-2021 à 20h18
- Mis à jour le 01-06-2021 à 17h19

Clémence, 38 ans, est une travailleuse du sexe (TDS) depuis quatre ans : "Je fais ce travail de manière indépendante, mais je suis enregistrée et déclarée. J'aime beaucoup mon job", confie-t-elle. Il y a quelques mois, l'un de ses clients habituels lui demande un rendez-vous. Il dit à Clémence qu'il compte payer par virement. Il lui montre la preuve. La transaction se fait, mais au bout de plusieurs semaines, l'argent n'arrive toujours pas. Clémence comprend que le client a annulé le virement : "J'ai perdu 150 €, mais il y a surtout le sentiment de la trahison", dit-elle.
Pour l'association Utsopi qui représente le secteur de la prostitution, c'est loin d'être un cas isolé. "On remarque qu'il y a beaucoup de TDS victimes de cette arnaque. C'est un phénomène qui explose en ce moment et on ne voit que la partie visible", déplore Marie, une militante de la première heure au sein du collectif.
L'avocat pénaliste Me Laurent Levi connaît bien ce problème : "J'ai à ma connaissance, six travailleuses du sexe qui sont venues me voir ces derniers mois pour des faits similaires. C'est souvent le même procédé : au début, ce sont des clients exemplaires. Pendant un ou deux services, tout se passe bien puis le client revient et prétexte de devoir faire un virement à cause d'un manque de liquidités. Il fait le virement et montre la preuve à la TDS, sauf que c'est un virement différé. En général, il en profite pour demander un service plus important : comme une nuit à l'hôtel, etc.", décrypte l'avocat. La travailleuse du sexe se rend compte bien plus tard qu'il s'agit d'une supercherie et ne peut plus revenir en arrière.
Chose rare dans le secteur de la prostitution, Clémence a choisi de porter plainte contre son client : "Ce n'est pas seulement à cause de l'argent, c'est surtout sur le plan éthique que c'est important. Ce n'est pas juste que ces escrocs nous volent de manière décomplexée et s'en tirent sans rien. Comme je suis déclarée, j'ai décidé de porter plainte." Elle est aujourd'hui défendue par Me Levi. "On a entendu que ça faisait partie des risques du métier. Mais c'est faux. Les TDS doivent être considérées comme les autres travailleurs", ajoute Marie.
Au-delà du préjudice financier subi qui pourrait constituer une escroquerie, l'avocat défend l'idée qu'il s'agit également d'une infraction bien plus grave : "Si on considère que la prestation de services sexuels du TDS est basée sur un contrat selon lequel le consentement du travailleur est donné en contrepartie d'une rémunération, alors on peut défendre l'idée qu'il s'agit d'un viol. Actuellement, le droit belge ne prévoit aucune disposition spécifique relative à la responsabilité du client vis-à-vis de la prostitution en général et de l'achat de services sexuels, en particulier. Faut-il en déduire que le client est un roi ? Nous espérons que non et selon moi, l'infraction de viol peut être utilisée comme garde-fou dans le cadre de la protection des travailleurs du sexe", analyse l'avocat. Pour Clémence, le non-respect du contrat constitue bien un viol : "Je n'aurai jamais eu de relation avec ce client sans rémunération. Le consentement était bien basé sur l'argent."
Depuis octobre dernier, les travailleuses du sexe ont été contraintes d'arrêter leur activité. Pour Marie, cette situation a poussé les TDS vers la clandestinité. Ce qui a favorisé la précarité et facilité les arnaques : "Pour les TDS sans-papiers, les mauvais clients ne s'embarrassent même pas de faux virements. Ils reprennent l'argent et s'en vont." Au sein de l'association, elle milite pour que les TDS bénéficient d'un statut : "9 fois sur 10, elles ne portent pas plainte. Ce sont de vraies victimes. Avec un statut, nous pourrions nous protéger contre ce genre de situation."
Me Levi précise que "la pratique permet de constater que bien souvent, une simple plainte à la police n'aura aucune suite et demeurera lettre morte… Le parquet estimera qu'il ne s'agit pas d'une priorité". Pour qu'elles aboutissent, il faut en principe un accompagnement et une défense juridique particulièrement soutenue, conclut l'avocat.