Sans diabolisation ni complaisance, on est entrés dans la tête d'Eric Zemmour
Il rêve de faire ce que Marine Le Pen n'aura peut-être jamais les épaules d'accomplir. De franchir le Rubicon que Bainville a regretté d'avoir regardé de l'autre côté de la rive. Crédité à 17% d'intentions de vote à ce stade précoce de la présidentielle, le même pas candidat Eric Zemmour est fictivement au second tour. Mais que pense-t-il vraiment ? Immersion, au-delà des caricatures de ses adorateurs et de ses contempteurs.

- Publié le 08-10-2021 à 12h10
- Mis à jour le 08-10-2021 à 12h32

C'est une fusée. Le quasi-candidat Zemmour a, en un mois, "disrupté", histoire de débuter avec un mot de novlangue de la start-up nation macronienne qu'il vomit, la campagne présidentielle parmi laquelle il fait figure de (quasi) candidat derrière lequel tous ses rivaux, déconfits, doivent se positionner. Avec 17% d'intentions de vote, le voilà hypothétiquement propulsé au second tour, évinçant Marine Le Pen sur sa propre droite. Si la Belgique est à ce stade exempte d'un homme de son érudition et de sa radicalité, nier que ses idées percolent serait aujourd'hui stupide. Mais justement, que pense-t-il vraiment ? Nous avons beaucoup écouté et lu Zemmour. Voici ce qui tourne dans sa tête, précisément, sans diabolisation ni complaisance, sur 3 points majeurs.
1. L'Islam, l'Islamisme et le grand remplacement
Il est important de préciser les distinctions que Zemmour opère, et celles qu'il n'opère pas. Selon son logiciel, très contredit par ses opposants, pour lui, Islam est bien égal à Islamisme. "L'Islamisme, c'est l'Islam en action" cite-t-il à qui mieux mieux. Zemmour ne voit pas l'Islam pas le bout de la lorgnette religieuse, mais comme un projet civisationnel, politique et religieux. C'est la Oumma, la nation islamique qui menace, à ses yeux, la nation française, au sein de laquelle elle n'est pour lui pas soluble. Puisqu'aucune exégèse (interprétation) du Coran n'est possible selon sa grille de lecture, Zemmour estime que les "bons musulmans" seraient justement ceux qui appliquent à la lettre ses codes, et se disqualifieraient de facto de toute compatibilité avec la France. C'est ce qui le mène à parler de grand remplacement. Pas en tant que grande thèse complotiste orchestrée par le pouvoir (Zemmour est trop malin que pour tomber dans cette facilité), mais en tant que remplacement, de fait, d'un peuple par un autre, dans certains quartiers et villes de France où les "natifs" seraient chassés, essentiellement, toujours à ses yeux, par des musulmans qui n'auraient pas mis leur Islam au repos, mais préféreraient la charia aux lois de la République. C'est le menace de mort de la France qu'il scande partout, ce qu'il perçoit comme le départ d'une guerre civile. Et contre laquelle il se rêve en bouclier.
Néanmoins, malgré ce que ses contempteurs affirment par facilité, si Eric Zemmour ne fait pas de distinguo entre Islam et Islamisme, il en fait entre l'Islam et les musulmans. Il n'a pas pour projet de chasser tous les musulmans de France. Mais souhaite que ceux-ci s'éloignent, prennent distance, du projet civisationnel qu'il estime partie prenante de l'Islam. Il n'interdirait à aucun musulman d'exercer sa foi en privé. Mais leur demandera de manifester le désir de devenir Français, d'épouser l'histoire de France, ses valeurs, son mode de vie, jusqu'à ses prénoms. "Si Aldo Platini a prénommé son fils Michel, pourquoi pas vous ?" pourrait-il leur lancer. Pour s'intégrer ? Que nenni. Pour s'assimiler. Il faut bien comprendre ce point : Eric Zemmour croit plus que quiconque que chacun peut devenir Français. Mais il faut, selon son logiciel, le mériter, le vouloir, et le montrer. C'est ce qui l'a fait dire, dernièrement, et cela a pu faire tiquer, qu'il "tendait, en réalité, la main aux musulmans". Dont les aïeuls ont fui leurs pays d'origine "pour tout ce que leurs descendants essayent de rétablir en France aujourd'hui".
Deux citations célèbres, que Zemmour débite en mode repeat, permettent de bien le saisir. La première est le fruit de ce que De Gaulle dit à Peyrrefitte : "La France est avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne". La seconde nous vient de Clermont-Tonnerre: "tout aux Juifs en tant qu'individus, rien en tant que nation". Tout Zemmour tient là. Ce distinguo, toutefois, ne l'a pas empêché de se faire condamner pour incitation à la haine raciale...

2. Le mariage gay, la famille, les théories du genre
Sur les questions sociétales, Zemmour laisse peu de doute : c'est un conservateur, traditionnaliste. Un pater familias qui décrie, exècre, même, la "désintégration de la cellule familiale traditionnelle" . On pourrait caricaturer en disant que pour lui, la famille, c'est un papa qui décide, une maman qui se ravit de voir son homme décider, et leurs enfants qui écoutent ce que papa décide, peu ou prou. Il se défendra d'être mysogine, mais acquiescera si vous lui glissez que "les femmes au pouvoir, ça ne marche pas" .
Farouche opposant au mariage homosexuel (qu'il n'entend pas pour autant supprimer s'il accède au pouvoir), il adoube Viktor Orban, qui l'a reçu pratiquement comme un Chef d'Etat en septembre, lorsqu'il chasse "les lobbys LGBTQ+" des écoles hongroises. Pour lui, la mondialisation, la soumission aux courants idéologiques venus des Etats-Unis à partir de mai 1968 sont un virus. Il ne va pas jusqu'à penser qu'un enfant transgenre est malade, trop habile pour tomber dans cet éceuil grossier et insultant. Mais il le range volontiers dans la catégorie des victimes d'une propagande "criminelle" (ses termes ce 6 octobre, sur Europe 1), orchestrée par les "lobbys et associations de défense des minorités, avec le soutien de la classe médiatico-politique et des juges ". Alors, à la question de fond : peut on être homo, transgenre ou bisexuel, Zemmour esquive: "Ce vocable n'est pas le mien. Pour moi, il y a des filles et il y a des garçons, c'est millénaire, très bien fait ainsi. Simple, en somme" . Simpliste, même ?
Opposé à la PMA sans père, faire le choix d'avoir un enfant sans avoir de papa à lui offrir est pour lui une hérésie. "Il n'y a pas de droit à enfanter, et les enfants ne s'achètent pas au supermarché", pérore-t-il.
Ces positions, précieuses pour draguer l'électorat de la droite nationaliste et bourgeoise qui se ralliait derrière Fillon - une masse qu'il rêve de forger avec celle de l'électorat ouvrier populaire dans un alliage réminiscent du RPR - lui causeront bien du tort pour convaincre les jeunes de lui donner leur voix…
3. Economie et environnement
C'est moins su, mais Zemmour aime l'économie. Avant d'échouer à l'ENA, il avait entrepris une licence en économie, mais, comme il le dira lui-même, "l'anglais m'a tué". Son projet marche sur deux jambes : la réindustrialisation de la France et l'amaigrissement du système de sécurité sociale, devenu "obèse et d'une généreuse automaticité avec le monde entier". Au pouvoir, il entend instaurer la préférence nationale et octroyer les aides (allocations familiales, de chômage, AME, etc.) aux Français et aux seuls étrangers qui cotisent.
Partisan d'une pension à 64 ans ("maintenir l'âge de 60 ans, fixé dans les années 80 lorsque l'espérance de vie était moindre, n'a plus de sens"), il promet une diminution des impôts, notamment pour les PME et PMI, qui "devront redevenir compétitives". Il pleure le détricotage de l'industrie française, qu'elle soit textile, automobile ou nucléaire, dont il est un fervent défenseur ("fermer la centrale de Fessenheim est une erreur tragique d'Emmanuel Macron, exécutant un caprice écologiste"). Il attribue, un peu vite, la crise des prix de l'énergie actuelle à la décision de Madame Merkel, en Allemagne, d'avoir stoppé le nucléaire. Il abhorre les éoliennes, qui défigurent le paysage et dont l'intermittence en matière de fourniture ne constitue à ses yeux qu'un feu de paille. Le Frexit ? Fort peu pour lui. S'il pense qu'avoir laissé entrer la Chine dans l'OMC est une erreur critique, s'il désavoue l'OTAN, s'il a voté non à Maastricht et se désespère du fonctionnement actuel de l'Europe, Zemmour considère qu'il y a plus à perdre à sortir de l'Europe (et de l'Euro) que d'y rester.