Le Grand Entretien de La DH: Pairi Daiza ou l'histoire du rêve fou d'Eric Domb, "c'était une catastrophe au début"
Rencontre avec Eric Domb, le fondateur de Pairi Daiza.

- Publié le 11-12-2021 à 13h37
- Mis à jour le 11-12-2021 à 13h43

Quand on pousse les portes de Pairi Daiza, on entre dans un monde à part. Un monde imaginé et façonné par son patron, Eric Domb. Rencontre avec un homme passionnant et passionné par son métier.
Pour commencer, parlons de votre historique personnel et professionnel. Quel a été votre parcours avant de devenir l'entrepreneur que tout le monde connaît ?
"Je voulais être chirurgien comme mon père qui était un très très grand chirurgien. Mais il m'a dit un jour que ce n'était pas une très bonne idée, que je n'étais pas très adroit et que j'allais tuer beaucoup de monde (rires). J'ai donc fait des études qui étaient à ma portée, en droit. Après cela, j'ai eu quelques métiers : j'ai été avocat, j'ai travaillé dans une société de conseils… Ensuite, j'ai créé une petite société qui s'occupait d'aider les jeunes entrepreneurs. Cette petite fiduciaire a très bien marché sauf que les gens qui étaient en face de moi avaient des vies plus intéressantes que la mienne. Un jour, le beau-père de mon assistante, qui était originaire de Tournai et qui avait aidé à créer Walibi, avait entendu parler en Allemagne d'un jardin ornithologique qui avait beaucoup de succès. Et il s'avère que cette vieille abbaye cistercienne de Cambron était à vendre et il s'est dit qu'on pouvait nous aussi créer un jardin ornithologique ici. Il n'a rien trouvé de mieux que de me demander de l'accompagner à Cambron pour l'aider à trouver des investisseurs qui pouvaient l'aider à réaliser son projet. Pour lui faire plaisir - alors que je trouvais l'idée assez absurde - j'ai pris ma voiture, et je suis arrivé ici. Et je m'en souviens, c'était le premier samedi de novembre 1992. En résumé, je suis tombé fou amoureux de cet endroit. En fait, les pièces de mon puzzle personnel ont commencé à se mettre ensemble car je ne m'étais jamais épanoui dans mes anciens métiers. En quelques semaines, ma vie a complètement changé. J'ai remis les clés de l'entreprise à mon associé et je me suis lancé à corps perdu dans la création de quelque chose que je ne connaissais pas du tout. Pour être honnête, c'était une catastrophe au début. Nous étions une toute petite équipe qui n'avait pas toutes les compétences nécessaires et les chiffres que nous avions mis dans notre plan financier étaient beaucoup trop optimistes. On avait prévu 260 000 visiteurs la première année alors que le parc n'était pas terminé quand on l'a ouvert, et on n'a eu que 162 000 visiteurs."
Est-ce qu'il y a eu un déclic qui a déclenché la success-story ?
"Cela s'est fait progressivement. Après la première année compliquée, on a eu 40 000 visiteurs de plus la deuxième année, et puis encore un peu plus la troisième. Tout s'est fait au fur et à mesure. Il n'y a pas eu d'électrochoc. À vrai dire, même l'arrivée des pandas en 2014 n'a pas été un séisme positif. Par contre, le rôle que les pandas ont joué, c'est de nous faire connaître beaucoup plus du public flamand."
Vous êtes souvent cité comme un exemple à suivre pour les jeunes entrepreneurs wallons. Quel est le conseil que vous donneriez au jeune homme que vous étiez en novembre 1992 ?
"Je ne pense pas que je sois un exemple à suivre. Je pense que chacun d'entre nous est en promesse, en germe d'un exemple à suivre. Je mets dans cette catégorie-là toutes les personnes qui ont un projet, qui ont un rêve particulier qui veulent le réaliser. Mon conseil est simple : faites-le et ne réfléchissez pas trop. Apprenez en réalisant. Je dis toujours qu'il y a deux formes de folie : celle des gens qui font quelque chose et l'autre qui est bien pire et qui est celle des gens qui ont un projet et qui ne le réalisent pas. Chacun a en lui un potentiel qui est tout à fait particulier et le reste, c'est de la transpiration. Au départ, vous avez une idée qui est l'élément essentiel de tout. Et je fais partie de ceux pour qui ce rêve était une raison d'être, une raison de vivre, et j'y ai mis toute la gomme. C'est aussi simple que cela."
On parle souvent du potentiel wallon et des possibilités que nous avons pour rattraper nos voisins du nord du pays. Vous avez envie de rendre à la Wallonie ce qu'elle a pu vous donner financièrement ou plus largement ?
"Oui. Je suis très attaché à ma région qui m'a permis de réaliser ce projet qui est devenu un projet collectif. Quand vous avez un rêve que vous voulez absolument réaliser, il y a plusieurs conditions qui doivent être satisfaites. La première c'est que vous devez être fidèle à votre rêve, lui être loyal. Mais il y a une deuxième condition qui est plus importante que la première, c'est que ce rêve doit devenir celui d'autres personnes, parfois plus talentueuses que vous et qui vont également trouver un sens à participer à votre aventure. C'est une question qui est absolument fondamentale. C'est pour cela que je n'aime pas trop quand on met l'accent sur les grands entrepreneurs car autour d'eux il y a toujours un certain nombre d'hommes ou de femmes extraordinaires qui se sont réapproprié cette idée. Et c'est cette énergie collective qui fait qu'une entreprise peut se développer. Je pense aussi aux visiteurs. Nous accueillions avant le Covid-19 2,2 millions de visiteurs par an, dont 80 % de Belges. On estime qu'un Wallon sur trois vient une fois par an chez nous. Ce succès, c'est aussi le leur, c'est le fait qu'ils y retournent. Je me rends compte que cela fait longtemps que ce parc n'est plus le mien et qu'il fait partie de la conscience collective."
Impossible de ne pas évoquer la crise sanitaire. Comment avez-vous vécu et vivez-vous cette période ?
"Déjà, quand on catastrophe comme celle-là survient, vous n'êtes pas au temps zéro. Je m'explique : quelques jours après la fermeture du parc en mars 2020 pour une période indéterminée, j'ai été contacté par les responsables des trois banques principales du parc. Nous dépensons grosso modo 100 000 euros par jour et nous ne pouvons pas mettre le parc au frigo l'espace de quelques mois car il y a des milliers de bouches à nourrir. Les trois banques m'ont appelé pour me dire qu'elles ne nous laisseraient pas tomber. Donc ce que je retiens de cette histoire, c'est que la façon dont vous vous êtes comporté avant est très importante. Cependant, le point où cela a été une catastrophe, c'est que pour la première fois de notre existence, nous avons dû licencier quelques personnes pour des raisons économiques. Cela ne nous était jamais arrivé et cela a été un traumatisme pour moi et pour l'entreprise."

"Je voudrais me réincarner en arbre"
Plus que les animaux, Eric Domb a une passion pour les arbres.
Derrière tout entrepreneur se cache un homme. Mais Eric Domb promet que tout ce qui l'a construit se retrouve dans son parc.
Nous voulons aussi faire connaissance avec l'homme qui se cache derrière le patron de Pairi Daiza. Avez-vous une autre passion que celle des animaux ?
"Je me suis toujours arrangé pour apporter ici toutes mes passions. Par exemple, j'adore les pierres semi-précieuses et les cristaux. J'aime aussi la musique, l'architecture, la culture et j'ai de l'empathie pour toutes les minorités. Pairi Daiza, c'est comme si vous me rouliez dessus et que vous m'aplatissiez complètement. Et puis, j'ai aussi une passion pour les plantes. J'aime autant les plantes que les animaux. Si je devais passer ma vie dans la peau de quelqu'un, ce ne serait pas une peau mais une écorce. Car si je devais me réincarner, ce serait en arbre. J'ai une passion illimitée pour les arbres qui sont solidaires et qui communiquent les uns avec les autres. Ils accueillent aussi une myriade d'animaux, mais aussi les amoureux, et ils sont capables de réagir à des agressions. Ce sont des êtres vivants qui sont très fascinants et qui ont beaucoup plus de points communs que l'on imagine avec les animaux qui eux ont cette faculté de bouger."
Quid des projets futurs pour le parc ? Vous vous concentrez toujours sur un seul parc ?
"Effectivement, je n'ai toujours pas envie d'aller voir ailleurs. Je pense qu'il y a encore beaucoup de choses à faire dans ce lieu dont j'espère qu'il devienne avec les années un lieu qui nous permette de faire davantage pour la nature. Aujourd'hui, nous offrons une journée de détente à nos visiteurs et il faut savoir que nous participons à de nombreux projets très très loin du parc. Les défis sont tellement colossaux dans le monde qu'aujourd'hui, mon objectif le plus important est de réfléchir à la manière dont nous pouvons mobiliser nos visiteurs pour, ensemble, réussir des opérations sur le terrain. Pairi Daiza serait un échec partiel si nous n'arrivions pas à transformer le succès commercial du parc en un véritable mouvement réalisant tous ensemble de nouveaux efforts. Pour ma deuxième partie ici, il y a évidemment quatre nouveaux mondes à créer, mais je veux faire de Pairi Daiza un lieu d'action, de mobilisation et de réalisation en matière de conservation de la nature à l'extérieur de nos frontières."

Son message aux anti-zoos : "Malheureusement, la nature n'est pas le paradis, pas plus que les zoos ne sont l'enfer"
Quand on possède un jardin zoologique, on doit apprendre à faire face aux critiques. On l'a vu notamment au moment de l'arrivée des ours blancs dans le parc, certains se battent encore contre l'existence des zoos. "Je n'ai absolument rien à dire aux activistes anti-zoos. Pourquoi ? Tout simplement parce que ces gens ont un schéma de pensée qui est absolument inamovible face auquel toute information concrète ou tout fait quel qu'il soit est rejeté à partir du moment où il n'apparaît pas dans leur schéma de pensée, lance Eric Domb. Il faut savoir que les jardins zoologiques sont les principaux bailleurs de fonds de tous les projets de conservation des animaux sur le terrain. Aussi, être anti-zoo c'est totalement méconnaître la nature. Si les espèces disparaissent, ce n'est pas dans les zoos. Est-ce que la nature aujourd'hui avec bientôt huit milliards d'humains est le paradis des animaux ? Est-ce que les animaux ne souffrent pas des hommes dans leur milieu naturel ? La quasi-totalité des animaux meurent dans des conditions extrêmement douloureuses avant d'avoir pu faire des jeunes. Dans la nature, on survit. Les jardins zoologiques sont tout à fait à l'opposé de cela. Soyons réalistes, la nature sauvage, qu'il importe de protéger à tout prix, n'est pas le paradis, pas plus que les bons jardins zoologiques ne sont l'enfer."