Christine Beckers est l'invitée du Grand Entretien de la DH : "Le pilotage automobile, c'est comme le vélo, ça ne s'oublie pas !"
Christine Beckers est récemment devenue la femme la plus âgée à avoir jamais conduit une Formule 1.

- Publié le 24-08-2024 à 10h56
- Mis à jour le 30-08-2024 à 16h00

Christine Beckers est devenue la femme la plus âgée à avoir jamais conduit une Formule 1.
Lorsqu'elle sort du baquet de l'Arrows A8 en son temps pilotée par un certain Thierry Boutsen, Christine Beckers affiche un large sourire. Nous sommes le 21 juillet, jour de fête nationale, sur le circuit de Zolder. La Bruxelloise vient, à 80 ans et 230 jours, de devenir la femme la plus âgée à avoir jamais conduit une Formule 1.
Mais si elle est bien consciente de l'exploit qu'elle vient de réaliser, l'octogénaire affiche aussi un brin de déception. "Je n'ai pu faire que quatre tours, commente-t-elle. Oui, je suis déçue. Mais que voulez-vous faire en 4 tours en découvrant la voiture, avec de nouvelles chicanes ? J'aurais bien aimé faire quelques tours de plus. Je voulais faire quelque chose de convenable. Je ne voulais pas être ridicule. Je ne voulais pas faire comme les autres voitures qui roulaient tout doucement. Ce que j'adore, ce sont les freinages tardifs, les virages rapides. C'est pour ça que j'adorais l'ancien Francorchamps. On avait les doigts qui se racrapotaient dans les godasses en espérant que ça passe dans le raidillon."

La déception de Christine Beckers, consacrée meilleure femme pilote de Belgique à cinq reprises !, témoigne de son caractère bien trempé. Il faut dire que la compétitrice, l'une des premières femmes pilotes professionnelles, a dû batailler ferme pour se faire une place dans un monde d'hommes qui ne voyaient guère d'un bon œil l'arrivée d'une femme dans le sport auto.
Comment êtes-vous entrée dans le monde du sport auto ?
"Quand j'avais 15 ans, on est allé voir le grand-prix de Belgique de Formule 1 à Spa. J'en suis partie complètement électrisée par l'ambiance, les pilotes, le bruit,… Par l'odeur d'huile de ricin très caractéristique des moteurs de l'époque aussi. J'adorais cette odeur à tel point que j'ai longtemps cherché un parfum à l'huile de ricin. C'est une odeur fantastique qui ravive des souvenirs. C'est ma madeleine de Proust. Dès la fin du grand-prix, je savais que c'est ça que je voulais faire."
Comment ça a été perçu dans la famille ?
"Ma mère détestait la course automobile mais c'est une femme passionnée. Et elle a accepté ma passion. Mon père a toujours aimé les belles voitures mais il était farouchement opposé à ce que je fasse de la compétition. Pour lui, la seule bonne raison de risquer sa vie, c'était pour son pays puisqu'il avait fait la résistance. Il estimait que ça ne valait pas la peine que je fasse joujou avec des petites voitures au péril de ma vie. On s'est bagarré comme des chiffonniers à ce sujet. J'ai mis très longtemps à comprendre, au final, que c'était sa façon à lui de me dire qu'il m'aimait et qu'il avait très peur que je me tue au volant."

Vous lui avez tenu tête ?
"Je ne suis pas du genre à abandonner. Quand je me fixe un objectif, je fais tout pour y arriver."
Ça a pourtant mis du temps…
"À 18 ans, je ne savais toujours pas conduire. Je n'ai jamais piqué la voiture de mon père pour rouler dans le jardin comme le faisaient tous les pilotes. On m'a mise au volant de la Coccinelle de ma mère. Mais je n'y comprenais rien. Je n'avais aucune notion de mécanique. J'ai calé des centaines de fois. Et puis je suis arrivée à conduire à peu près convenablement. Mes parents ont divorcé à ce moment-là. Et c'est moi, en tant qu'aînée, qui trimballait mes frères entre la maison de ma mère et celle de mon père. Dans les montées, je faisais hurler le moteur. C'est mon frère Lucien qui me disait quand passer les vitesses. À l'époque, je n'étais pas mauvaise : j'étais très mauvaise. Mais j'avais toujours l'idée de devenir pilote. J'ai surtout appris en m'asseyant à côté de tout le monde, en regardant, en apprenant à faire le double débrayage au Bois de la Cambre, en regardant mes pieds en faisant des têtes à queue…"
Et puis il y a eu cette rencontre qui a tout fait basculer…
"Jean-Marie Lagae (NDLR : 2e des 24 h de Spa en 1965 avec Eric de Keyn) m'a pris sous son aile. Il m'a dit qu'on ne commençait pas par la F1. Et il m'a fait entrer dans le monde des rallyes. Il m'a dit comment prendre les notes et il m'a emmené plusieurs fois. Puis on m'a mis une NSU Prinz IV entre les mains. Elle devait faire dans les 35 chevaux. Je n'y connaissais rien en rallye. Mais j'ai tout appris sur le tas. La voiture n'était pas très rapide. J'étais d'ailleurs pénalisée tout le temps parce que même dans les liaisons, je n'arrivais pas dans les temps. J'ai été classée dernière mais avec la plus petite voiture, il n'y avait pas de honte, c'était déjà une victoire pour moi. L'écurie a alors capitalisé sur le coup marketing d'avoir une nana pilote. Et petit à petit, on m'a mis des voitures de plus en plus puissantes entre les mains."

Et puis est arrivée l'endurance ?
"J'ai commencé en 66 et en 67, j'ai fait les 24 heures de Spa avec Marie-Claude Deaumont. J'ai fait de nombreuses courses en circuit mais je me suis vite rendu compte que si je voulais faire carrière, il fallait que je coure à l'étranger et j'ai accepté de m'asseoir sur le siège de copilote. Mais j'étais franchement mauvaise. J'ai fait des gaffes comme perdre le carnet de notes en Corse. J'étais nettement meilleure au volant."
Vous l'avez donc repris entre vos mains…
"Et j'ai été cinq fois championne de Belgique. Je gagnais souvent ma catégorie. Mes premières vingt-quatre heures du Mans, je les ai faites en 1973. Et l'année suivante, je les ai gagnées dans la catégorie des 2 litres. On vient d'ailleurs célébrer les 50 ans de cette victoire. J'ai fait les quatre premières éditions du Paris-Dakar aussi. Je n'avais pas la voiture pour faire de bons résultats mais je suis arrivée au bout trois fois sur quatre. À l'époque, atteindre l'arrivée était déjà un exploit."

Et puis est venue la F1…
"Mon mari Louis Schmitz a constitué une écurie avec des F1, des F2, des F3 et même une Indycar que j'ai conduite. Lors d'essais mais jamais en course. On est devenus sponsor de Thierry Boutsen. Et on a racheté la F1 avec laquelle il avait couru l'année précédente. Je l'ai conduite sur le circuit Ricard et j'étais à 2 secondes des meilleurs temps de Thierry, sur une voiture que je n'avais jamais pilotée. Je suis persuadée qu'avec des entraînements, j'aurais pu me rapprocher à moins d'une seconde. Mon mari m'a dit qu'on allait tout faire pour aller piloter en F1 puisque c'était mon rêve."
Mais vous avez pourtant raccroché casques et gants…
"Je savais faire ce qu'il faut sur quelques tours mais je n'étais pas capable, physiquement, de tenir 2 heures. Je ne m'appelle pas Fernando Alonso. En conduisant la F1 de Boutsen, j'avais très vite mal à la nuque, les mains en sang. On me disait d'aller moins vite mais si je vais moins vite, je ne m'amuse pas. J'ai fait des milliers de km à bord d'une F1. Ça m'a fait découvrir le summum de la conduite de la meilleure voiture de l'époque. Après, j'ai quitté le monde automobile.
Tout en y conservant des amis…
"J'ai côtoyé des grands noms. Comme Beltoise. Comme Pescarolo qui est devenu un très grand ami. Comme Thierry qui est toujours un grand ami et qui m'a permis d'adopter deux enfants brésiliens avec l'aide d'Ayrton Senna."
Puis votre mari est décédé…
"C'était il y a 2,5 ans, après 40 ans de vie commune. C'était très dur. Il fallait que je me fixe de nouveaux objectifs. Renault a fait conduire une F1 à Rosemary Smith, une très bonne pilote de rallye, en disant qu'elle avait 80 ans. Mais elle en avait 79 en réalité. Je me suis dit que ce serait rigolo de devenir la femme la plus âgée à avoir jamais conduit une F1. À Zolder, j'ai donc fait 4 tours à bord de l'Arrows de Thierry Boutsen, prêtée pour l'occasion par une connaissance.

Pas trop compliqué de s'y remettre ?
"Tout le monde me disait de faire gaffe, que c'était brutal, qu'il y avait 1.200 chevaux sous le capot, que je devais bien chauffer pneus et freins pour ne pas finir sur le toit dans les chicanes, que je risquais de caler. Le baquet était moulé pour un homme, pas pour ma morphologie. On a mis des coussins et je suis partie. Je n'ai jamais calé. Le pilotage automobile, c'est comme le vélo, ça ne s'oublie pas !"
"J'ai vu la mort en face sur le circuit de Daytona"

Christine Beckers a eu la chance de courir en Nascar sur le mythique ovale de Daytona. Elle reste la seule Européenne à avoir réussi cet exploit. "J'avais fait les 24 h de Daytona en 1977. Mais quand j'ai voulu dépasser, sur le banking, une Porsche conduite par un Américain, il m'a envoyée dans le mur. Je suis partie en tête-à-queue à 300 km/h avec des voitures, lancées elles aussi à plus de 300 km/h, qui me frôlaient. Je me suis dit que mon heure était arrivée. Ciao les copains, je me suis bien amusée. Et j'ai été percutée."
Que s'est-il passé ensuite ?
"J'ai perdu connaissance. Quand je me suis réveillée, ma voiture n'avait plus d'avant. Mais par miracle, j'étais indemne. J'ai couru vers l'autre voiture. Le pilote n'y était plus. J'ai cru qu'il avait été éjecté et qu'on le retrouverait en morceaux. En réalité, il était déjà dans l'ambulance. Je suis allée le voir, il m'a dit "Nice to meet you" (NDLR : Heureux de vous rencontrer.)"

Et ensuite ?
"Le speaker m'a demandé ce qu'il m'était arrivé. J'étais folle de rage. J'ai dit que les Américains ne savaient pas conduire. Et que j'étais prête pour le stock-car."
Ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd…
"Le propriétaire du circuit m'a entendue et m'a proposé de courir aux 400 miles, en Nascar. C'est sur un ovale où l'on est à fond tout le temps. J'ai pu me qualifier. J'étais 40e au départ et je faisais une belle course – j'étais 26e – quand j'ai dû abandonner. J'avais des problèmes de freins depuis le début du week-end. Et là, je n'en avais plus du tout. Je n'ai plus jamais eu l'occasion de recourir en Nascar."
"Dans le cockpit d'une voiture de course, il n'y a ni homme ni femme : il n'y a que des pilotes"
Lorsque vous couriez, vous aviez conscience du message féministe que vous véhiculiez ?
"À l'époque, je courais pour courir. Mais c'est vrai qu'en y repensant, ça a certainement participé au combat pour l'émancipation des femmes, même si les courses de l'époque étaient peu médiatisées. C'était un monde très misogyne. Ça l'est d'ailleurs resté. Je me souviens que pour devenir pilote, je m'étais inscrite à l'écurie Toison d'Or. Tous les mercredis, des pilotes venaient raconter leurs exploits. Je buvais leurs paroles. Un jour, Lucien Bianchi (NDLR : victorieux des 24 h du Mans en 1968) est venu. Je lui ai demandé comment je devais faire pour devenir pilote de F1. Tout le monde a ri dans la salle."
Mais ça ne vous a pas découragée…
"Au contraire, j'avais encore plus envie de prouver que je pouvais le faire. Quand j'ai commencé à courir, les hommes se demandaient ce que venait faire une femme sur un circuit. Ils pensaient que j'allais être un danger car je n'allais pas rouler vite. Quand j'ai commencé à gagner devant des mecs, ces derniers disaient que je trichais, que j'avais certainement un moteur trafiqué. Certains ont exigé qu'on démonte mon moteur pour vérifier. Ils ont eu gain de cause mais n'ont rien trouvé. La seule chose qu'ils n'ont jamais pu démonter, c'est moi. Au final, dans le cockpit d'une voiture de course, il n'y a ni homme ni femme : il n'y a que des pilotes."
N. B. : Toutes les photos nous ont été transmises par la famille Beckers en tant que libres de droits. Si tel n'était pas le cas et qu'une photo vous appartenait, n'hésitez pas à nous contacter et nous la retirerons si vous le souhaitez.