Nelson Monfort va commenter à Paris ses 15es et dernières olympiades : "Il est grand temps que les J.O. aillent en Afrique"
À 71 ans, le plus polyglotte des journalistes français termine sa carrière à France Télévisions mais n'est pas (encore) à la retraite.

- Publié le 20-07-2024 à 10h56
- Mis à jour le 23-07-2024 à 15h47

Nelson Monfort apparaît depuis tellement d'années sur des événements sportifs qu'on le pensait immortel. Athlétisme, Roland Garros évidemment, les Jeux olympiques d'été mais aussi d'hiver, il a été de tous les exploits, de toutes les défaillances, sur plusieurs générations dans un monde du sport qui s'est professionnalisé et dont l'impact médiatique a été décuplé.
À 71 ans (il doit nous donner la recette car il ne les fait pas), il prend officiellement sa retraite de France Télévisions à la fin de l'année. "Comme salarié, précise-t-il. D'autres chapitres vont s'ouvrir."
Son phrasé et ses qualités de polyglotte en ont fait une vedette. De Rafael Nadal à Carl Lewis. De Philippe Candeloro à Marie-Jo Pérec, il a côtoyé et même tutoyé les plus grands, a recueilli leurs réactions à chaud mais aussi leurs confidences à tête reposée.
"Paris a dû attendre 100 ans avant de recevoir à nouveau les J.O. parce qu'il a payé une forme d'arrogance française dans les dossiers de candidature"
Pas question d'aller chercher le buzz mais bien de traduire les sentiments et les sensations qu'un athlète peut éprouver à l'issue de sa compétition.
À l'aube de ses 15es (excusez du peu) Jeux Olympiques, à Paris, il s'est livré à un intéressant exercice de mémoires avec des arrêts sur images dans un livre "Mémoires olympiques "(aux éditions Michel Lafon). L'occasion de l'attraper au vol pour parler sport, carrière, mais aussi… théâtre. En piste (d'athlétisme) pour le Grand Entretien d'un des rares journalistes à avoir eu droit à sa marionnette dans "Les Guignols de L'info" de Canal +.
Que représente pour vous la venue des J.O. à Paris ?
L'attente a été très longue. Un siècle avec trois candidatures refusées.
Comment expliquer que la Ville Lumière n'ait plus allumé la flamme olympique depuis 1924 ?
Paris est même fondatrice J.O. modernes avec le fameux discours du Baron Pierre de Coubertin à la Sorbonne en 1894. Premier J.O. a Athènes en 1896 puis Paris 1900. Si Paris a dû attendre 100 ans, je vais être honnête. Je pense qu'une forme d'arrogance française dans les dossiers a nui. Il ne faut jamais croire que c'est gagné. Lors de la précédente candidature en 2005 face à Londres pour 2012, Paris a cru que c'était dans la poche. Il a payé sa prétention.
N'avez-vous pas l'impression que ce qu'on a appelé l'idéal olympique a été dévoyé au fil des décennies ?
La charte de départ prônait l'amateurisme, le goût de l'effort, nous en sommes loin. Tout a changé. La vraie évolution, c'est Rome 1960 parce que les J.O. étaient pour la première fois télévisés. En couleur à Tokyo 1964. À partir du moment où les J.O. devenaient une tribune mondiale, les sponsors sont arrivés et ont enclenché une inflation qui n'en finit plus.
Vous avez vécu 7 J.O. d'été (bientôt 8) et 7 d'hiver, pouvez-vous citer les trois athlètes étrangers qui vont fait vibrer.
Les deux premiers me viennent facilement : Carl Lewis et Usain Bolt, les deux plus grands sprinters de l'histoire. Une femme quand même : Wilma Rudolph (Rome 1960) la gazelle qui venait d'un milieu extrêmement modeste du sud des États-Unis et qui rafle trois médailles d'or.

À propos d'athlètes féminins, votre top 3.
Marie-Jo Pérec, triple médaille d'or à Barcelone 1992 et Atlanta 1996. C'est toujours compliqué de conquérir son titre quatre ans plus tard. Même si sa fuite lors des J.O. de Sydney en 2000 était triste. La sauteuse en hauteur Heike Dreschler. Elle a commencé en Allemagne de l'Est puis de l'Ouest. Elle a débuté très jeune et c'est une personnalité qui éclate. La 3e c'est Colette Besson (Mexico 1968). Elle ne devait pas participer aux J.O. parce que la fédé n'appréciait pas qu'elle possédait une structure privée d'entraînement. Pour la petite histoire, elle a fondu en larmes sur le podium quand elle a reçu sa médaille d'or. Lorsque le Général de Gaulle a reçu les médaillés olympiques à l'Elysée, il a eu cette phrase : "Vous êtes un des rares femmes à m'avoir fait pleurer ".
"En 1968, Colette Besson a pleuré sur le podium et fait pleurer le Général de Gaulle"
Compliquons l'exercice : votre top 3 belge.
Nafi Thiam. Déjà deux titres olympiques, une jeune femme avec une allure extraordinaire. Elle a tout la grâce, le talent, le courage,… Les frères Borlée. Ils ne m'en voudront pas mais ils sont intrinsèquement moins doués que les athlètes américains ou jamaïcains mais ils les titillent. Une belle constance dans les résultats. J'aime bien cette saga familiale. Même si le tennis n'est pas à proprement parler un sport olympique, je m'en voudrais de ne pas citer le duo Justine Henin-Kim Clijsters.

Une question un brin philosophique : pourquoi une médaille olympique change-t-elle la vie des athlètes ?
J'en ai parlé avec Philippe Candeloro. Il a été plusieurs fois vice-champion du monde et deux fois médaillé de bronze aux J.O. Sans hésitation, les médailles olympiques ont davantage de valeur. Est-ce parce que c'est tous les quatre ans ? Est-ce parce que la pression est grande (même si les athlètes ne l'avouent jamais), cette compétition est vraiment à part.
On prétend qu'on ne peut pas parler de politique aux J.O. mais… Berlin 1936, Mexico 1968, Munich 1972, Moscou 1980…
Ajoutez-y Los Angeles 1984 avec les représailles de 1980. En 1968, c'est la protestation bien légitime des athlètes noirs américains (Tommie Smith et John Carlos brandissent le poing du Black Power) . Un jour, il faudra effectuer une statistique : 80 % des médailles US en athlétisme ont été gagnées par des athlètes de couleur. Les deux US ont été ostracisés, exclus du village olympique et de leur fédération, interdits de compétition. C'est une tache indélébile sur le mouvement olympique. 1972, c'est l'attentat affreux contre la délégation israélienne. 1980 le boycott occidental çà la suite de l'invasion soviétique en Afghanistan. Les seules vraies victimes, ce sont les athlètes qui s'entraînent pendant 4 ans pour un objectif dont on les prive. C'est d'une cruauté insupportable.

Les Jeux Olympiques ont déjà visité tous les continents sauf l'Afrique.
La coupe du monde de foot a été en 2010 en Afrique du Sud. Les J.O. iront tôt ou tard sur ce continent et même en Afrique noire. Quand on sait ce que l'athlétisme doit aux sportifs africains, il est largement temps.
La question qui fâche : le dopage a-t-il été toujours présent aux J.O. Des athlètes sont tombés…
Pas tant que ça… Le cas le plus emblématique est Ben Johnson à Séoul en 1988 où il s'est fait choper comme un bleu pour avoir oublié de prendre le produit masquant. Qu'il ait été le seul dopé, je ne l'affirme pas. Ce que je pense et ose croire, c'est que ce phénomène est en atténuation par rapport à la fin des années 80.

Parlons un peu de vous. Vous avez 71 ans, vous tirez votre révérence en tant que salarié de France Télévisions à la fin de l'année. Quel est votre état d'esprit ?
J'ai reçu un hommage exagéré lors du dernier tournoi de Roland Garros. En fait, ma retraite aurait dû avoir lieu. Boucler la boucle avec les J.O. de Paris, c'était tentant. J'ai une énorme sérénité car d'autres portes vont s'ouvrir.
Vous avez débuté dans la finance. Comment avez-vous basculé vers le journalisme ?
Je n'étais pas vraiment fait pour ce métier.

L'un des atouts de Nelson Monfort, c'est son art de parler plusieurs langues. Cela vous a-t-il aidé dans votre métier ?
Incontestablement. Mais je ne suis pas un traducteur professionnel. Je ne trahis pas la parole et les émotions de l'athlète. S'il rit, je ris. Je ne voulais pas être cantonné à ce rôle et j'ai pu commencer à commenter d'autres sports dont le patinage artistique.
"J'ai débuté dans la finance mais j'ai vite compris que je n'étais pas fait pour ce métier"
Vous êtes connu comme un homme de télévision. Vous êtes passé par la radio et l'écrit. Quel est votre exercice préféré ?
J'ai beaucoup d'estime pour l'écrit. Je suis auteur à défaut d'être écrivain. De plus, un livre touche nettement moins de personnes. C'est un exercice d'humilité. A contrario la finale de Roland Garros a été vue par 6 millions de téléspectateurs. Pourtant, la plupart des journalistes de tv intellectuellement ambitieux écrivent.
À Roland Garros vous êtes passé en 30 ans de John Mc Enroe à Rafael Nadal. Imaginez-vous votre vie future sans ce tournoi ?
Cette dernière édition a été très émouvante. Les banderoles "Nelson, ne nous quitte pas ", c'est touchant. Travaillant sur une chaîne du service public, l'important c'est le public. Néanmoins, je pense qu'il est temps de tourner la page.
Y aura-t-il un autre Nelson Monfort ?
La plupart des tournois emploient désormais d'anciens joueurs pour les interviews. Ce qui met d'ailleurs en cause la profession de journalistes. Primo. Cela fait plaisir au public de revoir d'ex-vedettes. Secundo. Les questions sont préparées à l'avance et contrôlées par la direction du tournoi. L'improvisation et l'impertinence disparaissent. Mon champ d'action s'est réduit. Nous n'avons plus le droit de nous adresser au perdant. Cela ne me plaît pas. Tout est désormais trop cadré. Cela me permet d'atténuer mes regrets.
"La plupart des tournois utilisent d'anciens joueurs pour des interviews cadrées et contrôlées. Cela ne me plaît pas"
Son duo mythique avec Philippe Candeloro reformé dans une pièce de théâtre "Ca patine à Tokyo"

Au fil de l'entretien, Nelson Monfort se sent à l'aise, se confie et dévoile un visage très humain. À mille lieues d'un futur retraité qui stresse de ne plus être vu, reconnu et applaudi. Mieux, il a des projets sur le feu et un horizon qui l'enchante. Lui qui a été une des marionnettes stars des célèbres Guignols de l'Info qui n'hésitaient pas à l'égratigner. Sans que cela blesse son ego.
"Je n'ai jamais eu de problèmes avec l'autodérision. Se moquer d'autrui, c'est facile. De soi-même c'est moins évident. Les sportifs sont souvent d'ailleurs dénués d'autodérision."
"Les caricatures? J'ai le sens de l'autodérion. Ce dont sont dénués de nombreux sportifs..."
Êtes-vous capable de vivre sans la télévision ?
Certainement. Mais je ne suis pas à la retraite. Je mets en scène un spectacle sur un immense pianiste russe du 20e siècle. Je tourne avec la pièce de théâtre "Ca patine à Tokyo" dans lequel je partage l'affiche avec mon vieux complice Philippe Candeloro. Au-delà de notre duo télévisé, c'est devenu un véritable ami. Cette pièce est une comédie dans laquelle on s'amuse beaucoup. Le public aussi je pense. Nous avons déjà effectué quelques dates. Un passage dans le nord de la France est prévu en 2025 et sans doute en Belgique. J'ai aussi deux propositions à la télévision pour des interventions ponctuelles. Je pense que les téléspectateurs belges vont encore me voir…