200 kilomètres en solitaire, en 4 h 10, en montgolfière : l'incroyable récit de vol de René-Michel de Looz
Des récits de vols, il en existe des dizaines, aussi passionnants les uns que les autres. Pilote depuis près de 40 ans, René-Michel de Looz se souvient du 15 septembre 1979 et d'une compétition de distance en solitaire depuis Annonay, le village des frères de Montgolfier.
- Publié le 03-10-2020 à 12h47
- Mis à jour le 03-10-2020 à 15h49

"Ce matin-là, la météo n'était pas au top, ciel couvert, vent du Nord, 10 nœuds. Après le briefing, les pilotes sont dépités, raconte-t-il aujourd'hui. À 9h10, je décide de m'envoler le premier. Seul à bord, j'embarque 6 bombonnes dans la nacelle de l'OO-ARK (un ballon de 1600 m3), une corde de 40 mètres, une carte de la région, ma boussole, une radio, du papier WC pour voir la direction du vent entre le sol et la nacelle, une bouteille d'eau et des biscuits. Le ballon très chargé s'élève lentement après avoir tournoyé dans ce ciel gris. Une heure plus tard, je suis à l'ouest du Rhône et passe péniblement des sommets élevés. Je donnerais cher pour perdre quelques kilos, ou pour voler au-dessus d'une belle plaine. Vers Valence, le ciel est bleu, il commence à faire chaud. Le ballon accélère, le Mistral me pousse même à du 60 ou 80 km/h. C'est grisant. Tout à coup, mon vario m'indique une ascension rapide alors que je chauffe normalement. Je lance un morceau de papier qui, à ma grande surprise, s'élève et passe au-dessus du ballon. Je chauffe néanmoins pour ne pas retomber comme une pierre à la sortie de cette pompe. Je passe de 900 pieds à 2 900 pieds en quelques secondes. On se stabilise enfin avant d'entrer dans une nouvelle zone de turbulence, je suis poussé brutalement à gauche, puis à droite, l'enveloppe reçoit comme un gigantesque coup de poing de vent et se dégonfle d'un quart."
"Je chauffe, je chauffe pour compenser cette perte, et me stabilise à 60 mètres du sol. Arrivé à la hauteur de Montélimar, je constate que ma carte ne va pas plus loin et continue à vue. En fait ce n'est pas plus mal ; plus de carte à consulter, c'est une préoccupation en moins. Tiens un superbe pont romain, je le reconnais pour l'avoir vu dans mes livres de classe : c'est le pont du Gard. Le ballon qui ne s'y intéresse pas continue son vol, pressé peut-être de voir la Méditerranée. Le vol rapide se poursuit jusqu'à ce que je commence à chercher un endroit ou me poser. Je ne vois que les plaines marécageuses de la Camargue et quelques vignobles. Pas très accueillant tout ça. Réfléchissons : la Camargue, puis la plage, puis la Méditerranée, puis l'Afrique… Cesse de rêver, René-Michel, tu viens de brancher ta dernière bombonne de gaz. Il faut se poser. Je vole bas et trouve enfin sur mon axe un champ juste derrière un jeune vignoble. Mais il y a une ligne à haute tension sur ma trajectoire. Je monte, poussé par un Mistral toujours bien éveillé. La ligne passée, nous redescendons mon ballon et moi et évitons de peu le dernier tuteur de vignoble. La nacelle rebondit une fois, et tout ce qui y était libre est éjecté. traîné au sol sur 75 mètres, ce sont des kilos de terre, de cailloux et de… pommes de terre qui se précipitent avec fougue sur et autour de moi. Nous nous arrêtons finalement, je suis encore pendu à la corde. Des spectateurs accourus me disent que je suis à Manduel. Il est 13h20. J'ai donc parcouru un peu moins de 200 km en 4h10. J'apprendrai quelques semaines plus tard que si nous avions fait les démarches nécessaires pour l'homologation, le Princesse Alix aurait largement battu le record de Belgique."
"Rentrés, nous apprendrons que quatre montgolfières ont été 'détruites'et beaucoup d'autres ont subi des dégâts durant cette compétition. Mon ballon et moi sommes indemnes ; la chance d'une jeunesse impétueuse et parfois inconsciente."
Une aventure, commente-t-il aujourd'hui, qui ne serait plus possible au vu des plus grandes réglementations.