Delon, la félinité au masculin: retour sur la carrière d'une légende du cinéma français
L'acteur fut – comme Brigitte Bardot – une "icône" controversée de la France. Retour sur sa carrière.
- Publié le 18-08-2024 à 08h34
- Mis à jour le 18-08-2024 à 16h37

Si Gérard Philipe avait celle d'un ange, Alain Delon – qui vient de disparaître ce dimanche à l'âge de 88 ans – avait la beauté du diable.
S'éteint avec lui une figure mythique du cinéma européen. Adulé par les uns autant qu'exécré par bien d'autres (pour ses opinions politiques plus que pour un cabotinage élevé au rang des beaux-arts), Alain Delon aura été une "icône" de la France des décennies 1960/1980, suscitant la controverse à l'égal de Brigitte Bardot. Mais, à la différence de celle-ci, Delon n'exerça aucune influence sociologique, là où B.B., en son époque cinématographique, modifia l' image de la femme, par sa liberté de parole et de comportement.
Peut-être plus que des films qu'il interpréta, d'Alain Delon survivra surtout l'image du visage. Celui de ses trente ans. Pour la publicité du parfum "Eau sauvage" de Christian Dior, ne réutilisa-t-on pas en 2009 le portrait en noir et blanc d'Alain Delon, photographié par Jean-Marie Périer lors du tournage de"La Piscine", quarante étés auparavant? Masque du séducteur, jeune et beau à jamais.
Solitude
En exergue du film glacial de Jean-Pierre Melville dont Delon est l'antihéros-titre, est-il observé qu'il n'y a pas plus profonde solitude que celle du samouraï, sinon celle du tigre dans la jungle. Si entouré fut-il (et Dieu sait s'il le fut par des foules devant lesquelles il se présentait volontiers en majesté), Alain Delon incarna aussi la solitude. Fauve, oui, mais indomptable.
Sous le signe astrologique du Scorpion, ce futur seigneur de l'écran vit le jour à Sceaux, dans les Hauts-de-Seine, le 8 novembre 1935. Ses parents se sépareront dès 39. Elève indocile, renvoyé des écoles plus souvent qu'à son tour. Sa mère, qu'il vénérait, se remaria, épousant un charcutier de Bourg-la-Reine; c'est dans son commerce que l'adolescent va commencer à travailler. A 17 ans, devançant l'appel sous les drapeaux, le voilà envoyé comme matelot de garde à Saigon, en l'Indochine en guerre. De retour en France en 1956, sa rencontre avec l'actrice Brigitte Auber s'avère déterminante. A Saint-Germain-des-Prés, il attire l'attention d'un jeune inconnu qui rêve déjà de jouer, Jean-Claude Brialy, qui l'entraîne au Festival de Cannes où Alain croise le monde du Septième art.
En 1957, "Quand la femme s'en mêle" d'Yves Allégret, sera son premier film – qu'il interprète avec Edwige Feuillère qui deviendra sa "marraine" de cinéma. A la mort de cette grande dame, Delon célébrera sa mémoire avec infiniment de classe et de sincérité. Cette même année, un autre Allégret, Marc, le dirige dans "Sois belle et tais-toi" avec Mylène Demongeot qui, quelques années plus tard, épousera Marc, le fils aîné de Georges Simenon. Tournage qui permet à Delon de faire connaissance avec un débutant, de deux ans son aîné, Jean-Paul Belmondo, son futur partenaire de "Borsalino". A l'époque, nul n'eût pu imaginer que ces jeunes gens étaient promis à une popularité quasi planétaire: monstres sacrés à venir.

Avec Romy
En 1958, Alain rencontre la jeune Romy Schneider, déjà célébrissime pour les films à l'eau de rose où elle incarne Sissi. Lors du tournage d'une bluette, "Christine", c'est le coup de foudre. Romy et Alain deviendront des amants de légende. Qu'ils demeureront dans la mémoire collective. Leur passion fera les délices de la presse du cœur autant que de magazines aussi influents alors que "Ciné-Revue" (fondé par notre compatriote Joe Van Cottom auquel Delon, devant une salle debout, rendit un vibrant hommage à la fin des années 70, au Festival du cinéma de Bruxelles qui se tenait au Passage 44, boulevard du Jardin botanique.)
Tout ira s'accélérant, la renommée de son autrichienne fiancée lui servant de tremplin. René Clément le dirige en 1959 dans "Plein soleil", adaptation du "Monsieur Ripley" de Patricia Highsmith; aux côtés de Romy apparaît là, une nouvelle venue qui deviendra, quelques années plus tard, une chanteuse idolâtrée dont l'on s'arrachera les disques: Marie Laforêt. Par son look, Delon fait dès lors chavirer les cœurs. Et l'illustre Luchino Visconti a pour lui les yeux de Chimène pour Rodrigue: en 1961, il fait d'Alain le ténébreux héros de "Rocco et ses frères", prix spécial du jury à Venise. La même année, Visconti réunira Romy et Alain sur la scène du Théâtre de Paris dans une tragédie de l'élizabétain John Ford, "Dommage que tu sois une putain". En 61, encore, Delon joue "Agnès Bauer", l'un des épisodes des "Amours célèbres" de Michel Boisrond: l'occasion pour lui de donner la réplique à Brigitte Bardot – qu'il n'aura plus pour partenaire qu'en 1963, sous la direction de Louis Malle, dans "William Wilson" (où il la fouette), l'une des "Histoires extraordinaires" adaptées d'Edgar Poe, Vadim et Fellini signant les autres volets du triptyque.

Le succès du Guépard
Delon alternera désormais films d'auteurs et œuvres destinées au grand public. En 1962, Michelangelo Antonioni – l'Ingmar Bergman italien – lui donne pour partenaire sa muse, Monica Vitti, dans "L'Eclipse" qu'un prix spécial du jury récompense à Cannes. Cannes qui attribuera sa palme d'or en 1963 au "Guépard" de Visconti – qui transpose à l'écran le livre de Giuseppe Tomasi di Lampedusa – où Delon valse avec Claudia Cardinale sous le regard de Burt Lancaster. Succès colossal. Qui va enchaîner avec celui de "Mélodie en sous-sol" où A.D. partage la vedette avec Jean Gabin; en 1969, ces deux "monuments" du ciné français, épaulés par Lino Ventura, se retrouveront, également mis en scène par Henri Verneuil, dans "Le clan des Siciliens". En août 1964, il se sépare de Romy Schneider – qu'attend une traversée du désert. Et Alain épouse la jeune femme qui, en 1967, sous le nom de Nathalie Delon, lui donnera la réplique dans "Le "Samouraï" de Melville, l'un des rôles préférés de l'acteur avec celui qu'il tiendra en 1972 dans "Le Professeur" de Valerio Zurlini. René Clément, qui refit appel à lui en 64 pour "Les Félins" (avec Jane Fonda), lui confie le rôle de Jacques Chaban-Delmas dans la superproduction "Paris brûle-t-il?" en 66. Deux ans après, aux côtés de Marianne Faithfull, d'heureusement rares spectateurs le verront dans "La Motocyclette", consternante adaptation du roman d'André Pieyre de Mandiargues.
Depuis "L'insoumis" en 1962, Delon est devenu également producteur; il le restera longtemps, notamment pour "Monsieur Klein" et "Borsalino". En 1968, durant le tournage en Belgique de "Jeff", de Jean Herman, il s'éprend de Mireille Darc. Ils vivront un grand amour, quinze ans durant, puis resteront les meilleurs amis du monde. Qui se retrouveront sur les planches de théâtres à Paris, en 2007 et 2008, pour les très émouvants "Sur la route de Madison" et "Love Letters" (mais dès 1996, réaffrontant les feux de la rampe, Delon avait créé "Variations énigmatiques", l'une des premières pièces – écrite expressément pour lui – d'Eric-Emmanuel Schmitt).
En 1969, Jacques Deray fait d'Alain Delon l'antihéros de"La piscine". L'idée de génie est de lui redonner pour partenaire Romy Schneider, qui va ressusciter. "La piscine" deviendra un film culte, Romy et Alain y formant l'un des plus ardents couples du cinéma. Une "Piscine" dont le premier quart d'heure est d'une sensualité sans nom.

Dans la vie réelle, Delon vivra cependant alors un des chapitres les plus épineux de son existence, après l'assassinat d'un de ses gardes du corps. Commence alors "l'affaire Markovic" qui défraiera la chronique judiciaire et politique des mois durant. Delon tournera ensuite sans relâche: on le verra dans "La veuve Couderc" (avec Simone Signoret) et dans "Soleil rouge" (avec Ursula Andress), dans "Madly", "Les seins de glace" et "L'homme pressé" (avec Mireille Darc) mais aussi dans "Un amour de Swann" de Volker Schlöndorff (où il incarne le baron de Charlus) ou dans l'inquiétant "Traitement de choc" d'Alain Jessua où, en 1972, aux côtés d'Annie Girardot, il apparaît entièrement nu.
En duo avec son amie Dalida, il enregistre en 73 "Paroles, paroles", chanson/clin d'œil qui remportera un succès fou, puis on le retrouvera dans des films où il sera policier ou tueur, flingueur ou cible: citons notamment "Mort d'un pourri" ou "Un flic" et "Le Choc", deux polars où Delon partage le haut d'affiche avec la sublime Catherine Deneuve. Il y aura aussi "Le Battant", qu'il joue et réalise, dont il tombe amoureux de l'actrice Anne Parillaud (qui partagera sa vie pendant trois ans) ou "Dancing Machine" avec Tonia Kinzinger (qui incarnera bientôt Jessica, pendant douze ans, dans la télésaga "Sous le soleil").
En 1976, Joseph Losey lui offre son rôle le plus bouleversant, "Monsieur Klein", et Bertrand Blier son plus inattendu contre-emploi dans "Notre histoire", avec Nathalie Baye, qui lui vaut le César du meilleur acteur en 1985. Cependant, lentement "dépassé" par le cinéma, l'interprète du "Toubib", du "Cercle rouge" et de "Trois hommes à abattre" se tourne vers le petit écran pour des séries policières – "Fabio Montale" et "Frank Rivat" – qui aimanteront des millions de spectateurs. Un Delon qui, non sans humour, s'autocaricaturera dans "Astérix aux Jeux olympiques" en 2008. Puis retour à la scène: ainsi, put-on l'applaudir au Cirque Royal à Bruxelles, en janvier 2014, dans "Une journée ordinaire" d'Eric Assous, où la princesse Esmeralda vint l'y féliciter.
Doux et d'acier
De Nathalie Delon, Alain eut un fils, Anthony, et, de son remariage en 1987 avec un mannequin néerlandais, une fille, Anouchka, et un garçon, Alain-Fabien. Commandeur dans l'ordre des Arts et lettres, officier de la Légion d'honneur, Ours d'or à Berlin en 1995, honoré au Festival de Cannes en 2013: les reconnaissances n'ont pas manqué à cet homme devenu immensément populaire en Chine et au Japon mais dont la carrière américaine échoua. Un être secret, qui heurtera légitimement par son soutien au Front national ou son homophobie. S'achève aujourd'hui sa vie de roman, qu'on dit riche en mystères. Laissons aux fouilleurs de poubelles poubelles fouiller...
Ne nous mentons pas: ne serait-ce qu'un quart de seconde, quel homme ne rêva d'être lui? Quelle femme ne rêva d'être à lui ? A ne pas prendre au pied de la lettre, bien entendu... Pour nous, d'Alain Delon demeurera l'image du visage. D'un sourire, ravageur. D'un regard tantôt doux, tantôt d'acier. Et celle d'un torse d'apollon, beau comme celui d'un dieu. Delon se disait non pas comédien mais acteur. Star, c'est-à-dire: étoile. Or l'on sait que des étoiles, mêmes mortes, la lumière nous parvient encore, longtemps après.