"Hurlevent", une fausse romance dark entre Margot Robbie et Jacob Elordi
Emerald Fennell offre une version hollywoodienne, artificielle et outrée du chef-d'œuvre souvent incompris d'Emily Brontë, au risque de le dénaturer. Au cinéma ce mercredi.
- Publié le 11-02-2026 à 10h08

C'est le roman le plus fiévreux des sœurs Brontë, le plus mythique aussi. Publié sous pseudonyme masculin en 1847, Wuthering Heights (longtemps traduit Les Hauts du Hurlevent, aujourd'hui simplifié en Hurlevent, peut-être pour coller à la génération TikTok) est l'unique roman d'une jeune femme de 27 ans qui passait son temps à battre la lande anglaise du Yorkshire, seule ou accompagnée de son frère, et qui mourut de la tuberculose un an après sa publication.
"En écrivant Hurlevent, Emily n'a pas offert ce que les gens souhaitaient, elle a offert ce qu'elle avait", écrit Patti Smith dans la préface de l'édition Folio, ravivant le cœur gothique d'un livre qui fit scandale à sa parution pour son amoralité, fascina des générations d'écrivains et passa à la culture pop-rock grâce à un clip de Kate Bush dansant dans un pré vert en 1978.
Mais relire Hurlevent aujourd'hui, c'est accepter la matière noire d'une œuvre qui ne se présente pourtant pas comme une histoire d'amour, mais comme une histoire de désespoir, sans doute à l'opposé du glamour hollywoodien des deux acteurs phares, Margot Robbie et Jacob Elordi, grain de peau impeccable, chevelure lustrée et tenues à rubans pour incarner les amoureux maudits du livre. Car Hurlevent est un roman hanté par l'amour viscéral et impossible entre Catherine Earnshaw et Heathcliff, un jeune orphelin que son père a recueilli à Hurlevent mais qui, rejeté par Catherine en raison de sa basse extraction, reviendra se venger sur la famille d'Edgar Linton, le riche mari que choisit Catherine de l'autre côté de la lande, pesant sur deux générations.
Rêverie pop
Exit ici l'origine "bohémienne" de Heathcliff et sa peau brune, exit le récit enchâssé par lequel Emily Brontë commençait son livre une nuit d'orage avec l'arrivée d'un nouveau locataire dans un récit largement raconté par la domestique Nelly, transformée ici en dame de compagnie sophistiquée d'origine asiatique, dont Emerald Fennell ne parvient pourtant pas à faire un personnage véritablement intéressant.
Tout est ici plus explicite, de l'ouverture par l'exécution publique d'un condamné éjaculant au moment de la pendaison à l'érotisme soft porn qui s'empare des héros (témoins malgré eux des ébats sadomasos suggérés de deux domestiques), des robes en latex de Margot Robbie aux multiples intrusions de doigts dans sa bouche ou dans des matières visqueuses censées représenter le rapport au sexe (des œufs crus lorsqu'elle pense à Heathcliff, un poisson mort lorsqu'elle pense à son mari), le tout dans une imagerie souvent criarde, sursaturée par la musique de la reine de l'hyperpop Charli XCX.
On est ici bien loin de la délicatesse de l'adaptation naturaliste d'Andrea Arnold en 2011, autre réalisatrice britannique qui mettait en scène un jeune Heathcliff noir, respectant la différence de couleur de peau du héros, ainsi que l'âge des protagonistes adolescents.
Briser le mystère Brontë
Mais avoir une vision est sans doute la moindre des choses qu'on puisse demander à un(e) cinéaste et on ne peut reprocher à Emerald Fennell, oscarisée en 2020 avec le film de "revenge" féministe Promising Young Women, de proposer une variation autour de Hurlevent plutôt qu'une adaptation à la lettre. Elle fait le pari d'une rêverie pop et gothique, où certaines scènes fonctionnent (les retrouvailles d'Heathcliff et Catherine dans la brume, l'idée de la fausse couche fatale, absente du roman mais qu'il n'est pas inintéressant de proposer pour confronter une époque où ces choses-là étaient tues), mais où se mêlent malheureusement trop de références esthétiques pour ne pas paraître artificielle.
Dans le désordre, se mêlent de la "dark romance" à la 50 Nuances de Grey, des décors baroques à la Alice de Tim Burton, les maquillages outragés de Margot Robbie (et une atroce chambre tendue de papier peint couleur chair), des ciels orangés à la Autant en emporte le vent, et des anachronismes inutiles rappelant de très loin Marie-Antoinette de Sofia Coppola.
Difficile de savoir si Emily Brontë aurait aimé cette réinterprétation fracassante de son œuvre et, au jeu des anachronismes, on se perdrait. Mais à trop vouloir moderniser un roman construit à partir de la lumière noire d'une écrivaine solitaire, à expliciter au maximum sa part d'étrangeté et son sortilège, Hollywood est surtout parvenu à briser le mystère de l'œuvre d'Emily Brontë.

