Olivier Nakache sort avec Eric Toledano le très attendu "Juste une illusion" : "Ce film est une fusion complète de nos deux adolescences"
Ce mercredi, sort sur grand écran "Juste une illusion", le nouveau film, toujours très attendu, du duo Nakache-Toledano. Soit le portrait, tendre et nostalgique, d'une famille de la classe moyenne au milieu des années 1980.
- Publié le 15-04-2026 à 11h36

"It's just an illusion. Ooh, ooh, ooh, ooh, ah…" Alors que défilent à l'écran les logos Eighties de Canal +, Disney et Gaumont, résonne le tube du groupe anglais Imagination. Bienvenue en 1985 chez les Dayan, une famille de la classe moyenne vivant dans une HLM en banlieue parisienne. Un papa cadre au chômage (Louis Garrel), une maman secrétaire de direction surchargée (Camille Cottin) et deux fils : Arnaud, le grand, et Vincent (Simon Boublil), 12 ans, qui prépare sa bar-mitsvah et tombe amoureux d'une copine de classe…
Avec Juste une illusion, Olivier Nakache et Éric Toledano signent leur film le plus personnel. S'inspirant de leurs souvenirs d'adolescence, ils nous replongent dans la France des années 1980. Le temps d'une comédie tendre et nostalgique qui, comme toujours chez les auteurs d'Intouchables et du Sens de la fête, sait parler au cœur des spectateurs…
Il y a quelques jours, à l'occasion de l'avant-première bruxelloise de Juste une illusion, nous rencontrions Olivier Nakache. Lequel nous confiait réfléchir à une troisième saison, cette fois centrée sur le mal-être de la jeunesse, de leur série En thérapie, qui avait fait plus de 100 millions de vues sur Arte.tv (le record de la plateforme) en 2021 et 2022.
Vincent, dont les parents ont dû quitter l'Algérie (comme les vôtres) et le Maroc (comme ceux d'Éric Toledano), c'est une fusion de vous deux…
C'est une fusion complète de nos deux adolescences. On est tout le temps ensemble : je connais les anecdotes sur son adolescence, il connaît les miennes. À chaque fois qu'on se les raconte, on se dit que ça ferait des scènes incroyables. Ça a commencé comme ça… Et pendant le Covid, alors que tout le monde retrouvait des photos d'enfance pour savoir ce qu'un tel ou un tel était devenu, on s'est dit qu'on avait peut-être envie de relever ce pari fou qu'on n'avait jamais tenté : faire un film historique. C'est parti à la fin de l'écriture d'Une année difficile (2023). Et dès que celui-ci est sorti, on s'y est plongé complètement.
Vous êtes issu d'une famille plus modeste qu'Éric Toledano. Cette famille Dayan ressemble un peu plus à la vôtre ?
C'est vrai que j'ai grandi dans une résidence qui faisait un peu cité, mais c'était la classe moyenne à l'époque. C'est de cette classe moyenne-là dont on avait envie de parler. Si je vous amène où j'ai grandi, ce sont les HLM d'aujourd'hui. Mais à l'époque, c'était différent. Il y avait un commun, qu'on décrit dans le film, qui fait peut-être défaut maintenant. On était ensemble. La seule revendication qu'on avait, c'était telle musique, telle paire de pompes, ce jean qu'il fallait acheter, cette coupe de cheveux-là qu'il fallait avoir… On avait envie de se souvenir de ces moments-là.
Pensez-vous que d'avoir attendu la cinquantaine pour revenir sur cette période était nécessaire ?
Il y a une maturité, un recul. C'est certain. On s'est beaucoup raconté dans nos films, que ce soit dans Nos jours heureux (2006), Tellement proches (2009) et même Le Sens de la fête (2017) ou Hors normes (2019). Mais là, on a l'impression qu'il fallait ce recul, trouver la bonne distance pour pouvoir écrire le personnage d'un petit garçon de 13 ans et pour pouvoir le raconter à travers ses parents. On sentait qu'une génération, celle de nos parents, commençait à partir ou était déjà partie. C'était une façon de les retenir un peu, de vivre encore un petit peu avec eux…
On a grandi avec des gens nostalgiques d'un pays. Ils nous parlaient tout le temps de là-bas, là-bas et nous, ça nous gonflait : on était ici.
On a vu récemment pas mal de films français revenant sur les années 1980, comme L'Amour ouf de Gilles Lellouche ou Leurs enfants après eux des frères Boukherma. Est-ce générationnel ?
En l'occurrence, c'est l'adaptation des deux bouquins. Mais c'est sûr qu'il y a une envie de se replonger dans ces périodes parce qu'on les connaît. On parle bien de ce qu'on connaît. Il y a quatre ans, on a pris un café avec Gilles, parce qu'on ne voulait pas se marcher sur les pieds. Mais on a vu que c'était assez éloigné de ce qu'on avait en tête. Mais oui, je pense que c'est générationnel. Il y a cette envie de reconstituer cette période comme, il y a 10 ou 20 ans, certains metteurs en scène ont eu envie de refaire les années 1970 et les années 1960…

La nostalgie qui se dégage du film est-elle liée à l'époque ou au fait que vous l'observez du point de vue de l'enfance ?
Nous, on n'est pas vraiment nostalgiques. Déjà parce qu'on a grandi avec des gens nostalgiques d'un pays. Ils nous parlaient tout le temps de là-bas, là-bas. Nous, ça nous gonflait : on était ici, on rejetait ça. Mais avec l'âge, on comprend que c'est constitutif de ce qu'on est devenu. Ça a été un vrai défi d'essayer d'être juste, parce qu'on peut rapidement être dans le trop quand on fait un film de reconstitution. Il fallait être le plus juste possible, en fusionnant au mieux nos parents, nos frères, nos sœurs, jusqu'à ce qu'ils deviennent des personnages.
Notre poste d'observation, c'est la comédie. On n'aime pas tout ce qui est frontal.
La chronologie du film, c'est la préparation de la bar-mitsvah de Vincent, qui marque le passage à l'âge adulte. La judéité est présente dans le film. C'était important pour vous de parler de cela aujourd'hui ?
Ce n'est pas une question d'importance. Il fallait que cela passe à travers les yeux de l'enfance. On n'avait pas envie de faire un film sur les ravages du sida, sur le chômage de masse, sur SOS racisme… À notre âge, on s'est rappelé que c'était là. On ne pouvait pas éviter ces sujets. L'autre chose, c'est qu'il y a quelque chose d'assez incroyable avec ce rite, qui existe dans plusieurs religions. La bar-mitzvah, il faut la préparer. Ça fout un stress pas possible, en plus des études. Et à un moment donné, on t'habille comme un homme, on te met un costume, un nœud papillon, des chaussures et on te dit : t'es un homme. Ce passage-là est très particulier. C'est un des moments de la vie où on a le plus de questionnements existentiels. On est percuté par 1000 envies ; il y a la religion. On est donc plein d'une culpabilité. Aussi parce qu'on vit avec les traditions de nos parents, avec ces superstitions… Tout ça est mis dans un shaker qui s'appelle l'adolescence et qui fait qu'on s'en rappelle toute la vie.

Vos films brossent, par la comédie, le portrait de la société française…
Notre poste d'observation, c'est la comédie. On aime bien ce pas de côté qu'avaient les Italiens, qu'ont les Anglais dans des comédies comme Billy Elliot ou The Full Monty. On s'attaque à des sujets costauds, des crises économiques, le chômage, les classes populaires avec le ton de la comédie. Ne pas plomber les choses est peut-être une forme d'élégance ou de politesse. Si les gens se marrent et qu'en rentrant chez eux, ils ouvrent le petit papier qu'on a glissé et qu'ils repensent à deux-trois trucs, ça nous va très très bien. Mais c'est vrai qu'on n'aime pas tout ce qui est frontal, rentre-dedans. On aime ce petit pas de côté qui nous permet de prendre une époque en flagrant délit.
Les années 1980 en France, avec Mitterrand au pouvoir, ça a été la période des illusions.
La France a beaucoup changé depuis les années 1980. Elle paraît plus divisée que jamais. Cette époque d'union républicaine était-elle "Juste une illusion" ?
Les années 1980 en France, avec Mitterrand au pouvoir, ça a été la période des illusions. Ça a été plus de social, l'explosion des radios libres, une densité culturelle, musicale, cinématographique incroyable. Cela a aussi a été une révolution technologique, avec l'arrivée des vidéoclubs, de Canal +… À l'adolescence, on a des certitudes, des rêves. Maintenant qu'on a cinquante balais, on aimerait ne pas les perdre. C'est pour ça qu'on fait ce métier. On a la chance de pouvoir continuer à raconter nos histoires et d'essayer de divertir les gens. C'est vrai que c'est compliqué, que le monde ne nous donne pas beaucoup de raisons d'être optimiste. À l'époque, la France a connu ce magnifique élan avec SOS Racisme. On était ensemble, on avait un besoin de commun. On a l'impression que maintenant, il y a moins de commun, qu'il y a plus de replis. Pour exister, on doit se revendiquer d'une appartenance religieuse, d'un clan. Il n'y a plus de débat possible, que de l'agressivité. Il n'y a plus de nuance, de discernement. Donc oui, cette époque-ci nous rend moins heureux. Nous sommes un peu en deuil de ce commun-là. Mais on tente de rester optimistes grâce au cinéma…
