Jean-Louis Trintignant: la plus belle voix du cinéma français s'est éteinte (Vidéo)
D'une douceur infinie, incarnation même de la simplicité, l'immense comédien de 91 ans tournait tout en dérision avec un sourire charmeur.
- Publié le 17-06-2022 à 19h12
- Mis à jour le 18-06-2022 à 11h34

Jean-Louis Trintignant est mort ce vendredi, à 91 ans, comme il a vécu. "Paisiblement, de vieillesse, ce matin, chez lui, dans le Gard, entouré de ses proches", a annoncé son épouse. Même s'il en avait le statut, il détestait le mot star. "Moi, un monstre sacré ?, déclarait-il. Non, non, pas du tout, ne croyez pas cela. Je suis un type très simple. Je suis acteur et j'ai de la chance parce que c'est un métier qui m'a plu. J'ai quitté quelques fois ce métier, mais j'y suis toujours revenu parce que c'était toujours plus intéressant que tout ce que j'essayais de faire."
La douceur, chez lui, ne se trouvait pas que dans la voix. Quand il acceptait (rarement) de donner une interview, il le faisait avec une gentillesse et une prévenance tout à fait déconcertantes. Un peu comme s'il s'excusait de faire perdre son temps à un journaliste qui n'en revenait pas de la chance de côtoyer l'immense comédien d'Et Dieu créa la femme, Un homme et une femme, Les liaisons dangereuses, Compartiment tueurs, Un homme à abattre, Le grand silence, Z, Flic story, Le grand silence, La banquière, L'homme aux yeux d'argent, Rendez-vous, Merci la vie ou Amour, pour ne citer que quelques-uns de ses 146 films. "Je regrette d'avoir tant tourné, ajoutait-il. Plus de cent vingt films et quinze peut-être qui valaient la peine. Je ne sais pas comment je me suis laissé entraîner. J'aurais dû faire plus de théâtre. C'est sur les planches que l'on peut se construire, pas sur les plateaux de cinéma."

Systématiquement, il prétendait n'avoir rien à dire. Mais chacune de ses réponses était à l'image de sa filmographie : impressionnante, profonde, variée. Malgré son âge, il avait gardé le goût de la fantaisie. Ses nombreuses annonces de départ à la retraite, toujours suivies de nouveaux projets, étaient là pour le démontrer.
Versatile, insaisissable, il prenait un malin plaisir à dérouter. Comme lorsqu'on lui demandait sa principale qualité : "ne pas emmerder son voisin", répliquait-il… Un principe poussé très loin. "Je n'ai absolument pas le sentiment d'avoir quelque chose à transmettre, nous avouait-il déjà en 2004. Rien. Pourtant, j'ai des petits-enfants J'ai enseigné le théâtre. J'adorais ça, mais maintenant, cela ne m'intéresse plus du tout. Je ne voudrais plus le faire. Nous, on a commencé à l'époque où les rôles de jeunes étaient complètement stupides, juste jeunes. Maintenant, ils sont intéressants, complexes. On a besoin des aînés, mais ils ne doivent pas venir vous embêter en disant ce qu'il faut faire. Il ne faut pas être didactique."
Son enthousiasme, ce grand paisible à la voix envoûtante et au sourire charmeur ne le retrouvait qu'au moment d'évoquer ses vignes. "Ah voilà, la vigne, cela m'intéresse. C'est plus physique. Et puis c'est nouveau. Je ne dis pas que dans l'art dramatique j'ai tout compris, mais j'ai l'impression d'être à fond quand même. Dans le vin, non. On fait des progrès. Puis je ne le fais pas seul. Moi, je décide, je m'occupe surtout de la cave. Guère de la culture."
La mort de sa fille, Marie Trintignant, il n'aimait pas trop l'évoquer. Même s'il s'était un peu confié à ce sujet, dans les coulisses du théâtre de Charleville-Mézières, après une représentation de Moins 2. "Vous savez, quand on se rapproche de la mort, on n'y pense pas tout le temps, nous avait-il chuchoté. C'est vrai : on arrive à l'oublier. Je ne crois pas qu'on devienne plus généreux à la fin de sa vie : les choses ont moins de valeur, c'est tout. Quand on est jeune, on s'intéresse à un tas de choses. Lorsqu'on approche de la dernière échéance, on se demande plutôt pourquoi on a été mesquin à ce moment-là : quelle importance est-ce que cela a vraiment dans une vie ?"
Mais il ne restait jamais sérieux très longtemps. La légèreté, c'était sa forme d'élégance. Comme lorsqu'il a annoncé souffrir d'une longue maladie, voici cinq ans. "Avant j'avais peur du cancer. Plus maintenant, j'en ai un ! Quand je signe des autographes -comme je ne vois plus grand-chose, c'est difficile-, je signe Jean-Louis Trintignant et je précise en dessous 'à la fin de sa vie.'"
Sa filmographie s'est arrêtée avec Les Plus Belles Années d'une vie, de Claude Lelouch. Qui confiait alors : "Jean-Louis Trintignant et moi, on sait qu'on a droit à une troisième mi-temps pour l'instant : on boit un coup, on fait la fête, on n'a plus peur de rien. On sait qu'on est dans les bonus et on joue avec tout ce qu'on a gagné."
Aujourd'hui, nous avons perdu un immense comédien et une personnalité d'une douceur hors du commun.
Le décès de sa fille, Marie: "J'aurais pu arrêter ma vie à ce moment-là"
1er août 2003. La date était gravée dans la mémoire de Jean-Louis Trintignant. Ce jour-là, sa fille Marie décède à Neuilly-sur-Seine, des suites des coups que lui a asséné son compagnon Bertrand Cantat, le chanteur de Noir Désir, dans la nuit du 26 au 27 juillet. C'est le drame de la vie du comédien. "Ça m'a complètement détruit, je n'arrive pas à m'en remettre, confiait-il à Laurent Delahousse sur France 2 il y a 4 ans. Depuis 15 ans, je vais de plus en plus mal." En 2017, il avait été jusqu'à confier au magazine Première : "J'aurais pu arrêter ma vie à ce moment-là". Après s'être muré dans le silence longtemps, c'est poussé par ses proches qu'il est remonté sur scène, avec le théâtre comme "thérapie". Dans un entretien accordé à l'hebdomadaire Les Inrockuptibles en 2013, il avait confié à propos de Bertrand Cantat : "J'ai essayé de ne pas l'accabler". Il ne souhaitait cependant pas le croiser. "Je changerais de trottoir si je le voyais. Je l'ai rayé de ma vie". Deux ans auparavant, il avait mis cela en pratique en annulant sa participation au Festival d'Avignon en raison de la présence du meurtrier de sa fille à l'affiche. Et de conclure : "J'ai essayé de vivre sans elle, mais c'est très difficile. Beaucoup de gens vivent avec des drames comme ça. Ils essaient de vivre comme moi j'essaie de vivre aussi."