Gaston Lagaffe de retour : les avis qui divisent au sein de la rédaction
Dessin respecté, esprit conforme à celui de Franquin, cette reprise de Gaston n'est pas sans créer un léger malaise chez certains.

- Publié le 22-11-2023 à 09h36
- Mis à jour le 22-11-2023 à 09h50

L'arrivée du Retour de Lagaffe en librairie, c'est l'épilogue d'un long bras de fer entre la fille de Franquin et l'éditeur Dupuis. Elle n'éteint cependant pas la polémique autour des reprises des personnages en bande dessinée après la mort de leurs créateurs. On ne va pas se mentir, cette résurrection de Gaston, ressemble surtout à une affaire de gros sous. De son vivant, Franquin a toujours dit clairement qu'il ne voulait pas que son garçon de bureau soit repris par quiconque. Il lui était trop proche, comme une sorte de double. La preuve : il a organisé les reprises du Marsupilami et de Modeste et Pompon, pas celle du roi des gaffes en gros.

Cette reprise de Gaston divise au sein de la rédaction de la DH, mais pas comme on pouvait s'y attendre. Tout le monde reconnaît la qualité du travail effectué par Delaf, a commencé par Hubert Leclercq, le spécialiste BD Il est séduit.
"Reprendre Lagaffe relevait de la gageure. Du défi absolu, tant un artiste génial incarnait ce personnage apparu au détour d'une page pour semer le chaos dans le magazine Spirou. Lagaffe, c'est le héros ou l'antihéros de toute une génération, voire deux, voire trois. Un personnage que l'on a envie de prendre dans ses bras, avec lequel on irait volontiers prendre un verre après le bureau tout en évitant de devoir monter dans sa voiture. Ses combats contre l'agent Longtarin, on les a tous soutenus. On a tous été ému par sa poésie, sa candeur avec Moiselle Jeanne, choqué par les colères de Prunelle ou de Fantasio, admiré sa passion écologique avant l'heure, sa capacité à mettre en boule M. Boulier et a terrassé les ardeurs de Monsieur De Mesmaeker. Bref, Lagaffe, tout le monde le connaît, tout le monde se souvient d'une planche, d'un gag, d'un fou rire. Tous les lecteurs se sont identifiés un jour à cet incompris du monde du travail. Alors s'attaquer à ce personnage, c'était s'immiscer dans les souvenirs de millions de lecteurs, remuer un passé que beaucoup avaient sanctifié. Aujourd'hui, un auteur venu de l'autre côté de l'Atlantique a relevé ce défi fou et il l'a drôlement bien fait. Comme il nous l'explique par ailleurs, il a "bouffé" du Lagaffe quand il était plus jeune. Il était fanatique de Franquin. Il faut l'être pour comprendre son dessin. La reprise graphique est bluffante. Des petites imperfections, dues à une volonté de trop bien faire, ne remettent en rien la justesse de cette reprise. À côté de cette justesse graphique, il y a, ce qui est bien plus épatant, la justesse des récits. il a intégré ce qui faisait la quintessence du personnage. Cette mécanique subtile qui transforme une gaffe en un moment de délice. Ce Lagaffe n'est pas celui de Franquin mais il réussit à se glisser avec une belle aisance dans ses espadrilles. Les gags sont drôles, aboutis, tendres. On oserait presque en redemander."
Un léger malaise
Rédacteur en chef du site web de la DH, Laurent Depré abonde : "Ce Gaston est en tout point pareil à ce personnage imaginé par Franquin à la fin des années 1950. Les dessins de gags qui se déroulent au bureau ou en extérieur sont troublants de similitude avec le maître. Les mimiques, les gestuelles, les mouvements des Prunelle, Lebrac et autre De Mesmaeker sont troublants d'exactitude et de respect envers le travail du dessinateur décédé en 1997." Il évoque une nostalgie jouissive. "On a souvent ri de bon cœur. Il y a quelques bonnes trouvailles. L'esprit de la BD semble respecté en tout point".

Laurent Depré épingle cependant deux écueils : "Il est quand même permis de se demander si ces nouvelles planches ne sont pas, comme nous le soufflait récemment le dessinateur Baudouin Deville, de nature à banaliser le travail majestueux de Franquin. Tant l'univers de Delaf se calque en effet sur celui de son illustre prédécesseur qu'il en découle un léger… malaise". Et il ajoute : "Si ce retour fera sans doute 'chaud au cœur' à ceux qui ont grandi avec les gaffes de Gaston, qui n'a pas un jour été gentiment traité de Lagaffe après avoir renversé quelque chose, une nouvelle collection des histoires d'un garçon de bureau dans les années 1970 est-elle réellement attendue par le public ?"
Des reprises et des sorts divers
Des reprises organisées, il y en a plein. Il y a l'œuvre de Jacques Martin, par exemple. Après sa mort en 2010, Alix, Lefranc, Jhen et Loïs ont continué à vivre de nouvelles aventures grâce à d'autres plumes. Il y a même eu des spin-off : Alix Senator et Alix Origines.
Autre exemple de reprise très réussie, celle des aventures de Blake et Mortimer. Après le décès d'Edgar P. Jacobs, les repreneurs sont parvenus à marcher dans ses pas pour proposer des albums aux mêmes qualités, tant dans le graphisme que dans le récit et l'imagination. Aujourd'hui, il y a plus d'albums de Blake et Mortimer signés par les repreneurs (Au scénario : Bob de Moor, puis Jean Van Hamme, Didier Convard, Yves Sente, Jean Dufaux, François Rivière, José-Louis Bocquet et Jean-Luc Fromental ; au dessin : Ted Benoit, André Juillard, René Sterne, Chantal De Spiegeleer, Antoine Aubin, Étienne Schréder, François Schuiten, Peter van Dongen, Teun Berserik, Christian Cailleaux et Jean Harambat) que par Edgar P. Jacobs. Signe d'un succès.

Poids méga lourd de la BD Astérix a lui aussi survécu à la disparition de ses créateurs. Après la mort inopinée de Goscinny en 1977, Albert Uderzo a continué en solo avant de transmettre, de son vivant, le témoin à d'autres auteurs, adoubés bien sûr. Mais soyons honnêtes, jusqu'à la sortie cette année de L'Iris blanc, aucun des albums n'avait la saveur de ceux scénarisés par René Goscinny…
Il en va de même pour Lucky Luke depuis la mort de Morris en 2001, sur qui plane également l'ombre de Goscinny. Il avait validé la poursuite de son œuvre par des repreneurs. Achdé a brillamment repris le dessin. La cohorte de scénaristes, parmi lesquels Laurent Gerra, a moins bien réussi. Il y a des hauts et aussi pas mal de bas…
Terrassé à 65 ans par une crise cardiaque en 1992, ce sont les enfants de Peyo qui poursuivent son œuvre. Les Schtroumpfs, c'est aussi un poids lourd de la BD. Et même bien plus que ça, avec les films et les dessins animés qu'ils ont inspiré. À l'instar de Disney, Peyo est devenu une marque et peu critiquent les albums sortis après sa mort.