Joe Dassin, 40 ans déjà: "Un homme gentil, généreux, qui en imposait"
Jacques Mercier a bien connu l'interprète de "L'été indien". Un de ses textes devait figurer sur le prochain album du chanteur. Mais sa disparition le 20 août 1980 en a décidé autrement.

- Publié le 15-08-2020 à 12h23

Papeete, 20 août 1980. Joe Dassin déjeune avec sa mère Béatrice et des amis, dont son parolier Claude Lemesle, chez Michel et Éliane, un restaurant de la capitale tahitienne. Ce voyage à l'autre bout du monde, il l'attendait depuis longtemps, pour s'éloigner du tumulte des tournées, de la lutte pour la garde de ses deux fils menée face à sa seconde épouse qu'il vient de quitter et pour se remettre d'un ulcère à l'estomac qui lui a valu de passer sur le billard. Il est midi et demi ce jour-là lorsque le chanteur est pris d'un malaise cardiaque. "Qu'est-ce qui m'arrive ?", dit-il avant de s'effondrer et de s'éteindre. Il n'avait pas 42 ans…
Quarante après sa disparition, ses succès résonnent encore comme autant de mélodies immortelles, de "Bip bip" à "L'été indien" en passant par "Les Daltons, "Les Champs-Élysées" "Siffler sur la colline", "L'Amérique", "Et si tu n'existais pas", etc. Sans oublier toutes ces chansons qu'il a aussi écrites pour les autres. Son ami Carlos et France Gall entre autres. Avec plus de 50 millions de disques écoulés, Joe Dassin figure toujours parmi les plus gros vendeurs en France.
Les 40 ans de sa disparition devaient faire l'objet d'hommages. Mais le Covid-19 est passé par là. "Mon frère et moi, nous confie Jonathan Dassin, fils aîné de l'artiste, nous avions plusieurs projets. Il y avait tellement d'idées que nous n'aurions pas pu toutes les mener à terme. Certaines tiennent encore, d'autres sont reportés, d'autres encore sont annulées." Sur le site musee.sacem.fr, par exemple, le journaliste et chroniqueur Mathieu Alterman propose une exposition digitale consacrée à Dassin. À travers des archives, il revisite le mélodiste, le songwriter, l'Américain, l'Italien et le fantaisiste.
Il y a aussi un projet dont le secret reste bien gardé, un album multi-artistes à paraître à l'automne. Jonathan Dassin y participe mais il ne lèvera pas le voile. Il faut se contenter d'un avant-goût avec le single sorti ce vendredi 14 août, une reprise d'"À toi" par Ycare et Axelle Red.
"À toi", c'est justement un des coups de cœur de Jacques Mercier. La chanson ne le quitte pour ainsi dire jamais. Elle figure en bonne place dans ses playlists Spotify qu'il écoute sur son smartphone. "Je la réécoute tout seul, dans ma voiture, pour me faire plaisir. Il y a de sublimes accents de tendresse avec les chœurs. Et ce qu'il raconte est vraiment très bien (le texte est signé Claude Lemesle et Pierre Delanoë, la musique est de Joe Dassin et Jean Baudoit, NdlR.)", dit-il. De l'admiration pour Joe Dassin, l'éternel comparse de Philippe Geluck en a à revendre, lui qui eu le privilège de tracer quelques bouts de chemin en sa compagnie, comme il le raconte dans son livre Mes drôles de vies (Éd. Racine), avec la plume qu'on lui connaît.
Le plat pays
Ce n'est pas un secret pour les fans, sa première scène, Joe Dassin l'a faite chez nous, sur les planches de l'Ancienne Belgique. Mais saviez-vous que c'est aussi sur les ondes radio belges que le premier 45 tours du chanteur a été diffusé pour la première fois ? Il s'agissait du titre "Je change un peu de vent", sorti en 1965. "Nous avons reçu un exemplaire de presse, tout blanc, sans pochette. Nous avons tout de suite eu un coup de cœur pour cette voix et on l'a diffusé dans l'émission pour les jeunes que je présentais à l'époque à la RTB, nous raconte Jacques Mercier, avant les chaînes françaises. En ce temps-là, on sortait et nous connaissions pas mal de monde dans les boîtes de nuit. Ces gens-là étaient abonnés à Billborad, aux États-Unis, ils recevaient toutes les nouveautés en 45 tours et ils nous les refilaient pour nos émissions."
Un délit d'initié qui conduira l'animateur à rencontrer quelque temps plus tard celui qui deviendra la vedette que l'on sait. C'était à Paris, chez le chanteur, à l'occasion de la première série d'interviews que Jacques Mercier a menée avec Claude Delacroix. "C'était le premier rendez-vous de la série. Nous nous sommes rendus chez lui pour enregistrer l'entretien et à cette occasion, il nous a joué" Guantanamera" en s'accompagnant au sitar indien." Il y a donc, quelque part, dans les archives de la RTBF, une version pour le moins inédite de ce standard qu'ont aussi repris de nombreux autres artistes.
Jacques Mercier garde le souvenir d'une personnalité à la stature et au charisme inoubliables. "C'était un homme gentil, généreux et simple, qui en imposait. Il dégageait une aura qui faisait qu'on savait que c'était quelqu'un. C'est étrange et je n'ai pas rencontré beaucoup de personnes comme lui. Il était relativement grand et se penchait pour nous parler. Il se mettait un peu de côté puisqu'il avait une coquetterie dans le regard, comme Dalida."
La chanson de Joe
Cette simplicité et cette générosité joueront même un drôle de tour à notre interlocuteur lors d'une autre rencontre avec le chanteur. Programmée à l'hôtel Amigo, au centre de Bruxelles, Jacques Mercier pense ne pas passer plus d'une dizaine de minutes avec Joe Dassin comme cela se fait habituellement lors des interviews. Erreur. "On a passé tout l'après-midi à discuter, à rire, à manger dans l'hôtel. Quand je suis sorti de sa chambre, il était minuit et demi. J'ai voulu retourner à ma voiture que j'avais stationné en vitesse, sans faire attention, mais elle avait disparu, embarquée à la fourrière, parce que je m'étais garé devant le commissariat de police près de la Grand-Place." S'il s'en amuse aujourd'hui, il a moins ri à l'époque…
Qu'importe, il n'y avait pas là de quoi refroidir notre interlocuteur qui poursuit volontiers ses rencontres avec le futur interprète de "L'été indien". Celles-ci étaient même à deux doigts de déboucher sur une apothéose. Dans les années 60, Jacques Mercier écrit des chansons, entre autres pour des artistes italo-belges comme Frédéric François, Claude Barzotti, Franck Michaël. Il traduit aussi en français celles de chanteurs flamands qui en font la demande. Un jour, l'éditeur de Joe Dassin en Belgique lui demande s'il n'a pas un texte à proposer pour le prochain album de Joe Dassin qui en cherche. "Je lui en ai donné un qui me paraissait convenir. Ça s'appelait 'La tendresse inutile', qui était aussi le titre d'un roman que je venais de sortir."
Maudit cœur qui lâche
Quelque temps plus tard, l'éditeur signale que le chanteur a marqué un intérêt pour ce que Jacques Mercier lui a soumis mais qu'il faut se détacher de la masse pour avoir une chance de figurer sur l'album. Il recommande à l'auteur de se rapprocher du chanteur, de sympathiser en se glissant dans son entourage lorsqu'il est de passage en Belgique. "L'occasion m'a été donnée quand il est venu se produire au Palais des Beaux-Arts de Charleroi. Je l'ai suivi toute la journée, en compagnie de sa seconde femme. On a beaucoup ri ensemble. J'ai aussi été étonné de voir à quel point il n'avait pas le trac, contrairement à Brel et Claude François qui vomissaient avant de monter sur scène, ou à Raymond Devos qui ne voulait voir personne une demi-heure avant le début de son spectacle. J'étais avec lui, dans sa loge, quand il s'est préparé pour aller chanter. Il discutait avec tout le monde dans les coulisses en se dirigeant vers la scène. L'orchestre avait commencé à jouer alors qu'il me parlait encore au bord de la scène, avant de partir chanter. J'étais soufflé ! Et après deux ou trois chansons, quand il revenait boire un verre en coulisses et me demandait si je ne m'ennuyais pas. Et il repartait chanter 'L'Amérique… L'Amérique…'. C'était incroyable." manifestement, entre l'artiste et le Belge, le courant est plutôt bien passé Joe Dassin confie à Jacques Mercier que son texte lui plaît bien et qu'il devrait être sur le prochain disque. Malheureusement, quelques mois plus tard, le cœur de la star en décide autrement.
Ce n'est qu'il y a quelques années que "La tendresse inutile" a refait surface, à l'occasion d'une des collaborations de Jacques Mercier avec la chanteuse d'origine arménienne Nara Noïan. Elle a souhaité consacrer tout un album à ces textes. Parmi ceux que Mr Dictionnaire lui a remis, figurait la chanson pour Joe et sans en connaître l'histoire, elle a flashé dessus, explique-t-il. "Quand je lui ai expliqué l'histoire de ce texte, elle est tombée de sa chaise. Parce que Joe Dassin, c'était son idole quand elle était petite. C'est entre autres avec lui qu'elle a appris le français à l'école." Après quelques aménagements, le titre est devenu "Les regrets inutiles" sur l'album du même nom sorti en 2015..