Le vinyle retrouve son trône
L'impensable s'est produit l'an dernier aux États-Unis : les ventes de vinyles ont dépassé celles de Compact-Disc, en nombre et plus uniquement en chiffres d'affaires. Une aubaine aussi pour les disquaires qui reviennent de très loin.

- Publié le 26-03-2023 à 08h28

L'impensable s'est produit l'an dernier aux États-Unis : les ventes de vinyles ont dépassé celles de Compact-Disc, en nombre et plus uniquement en chiffres d'affaires. Une aubaine aussi pour les disquaires qui reviennent de très loin.
L'histoire est un perpétuel recommencement, aurait dit l'historien grec Thucydide. Près de 2500 ans plus tard, l'expression reste d'actualité. La preuve avec le marché de la musique et le retour en grâce du vinyle depuis une grosse dizaine d'années. Jamais jusqu'ici, un support musical jugé obsolète n'était parvenu à reprendre des couleurs après avoir été supplanté par un plus moderne. Les rouleaux de cire chers à Thomas Edison ont cédé leur place aux 78 tours eux-mêmes relégués aux oubliettes par le 33 tours un temps détrôné par les cassettes avant l'émergence CD. Ont suivi le téléchargement et aujourd'hui le streaming.
Si ce dernier s'impose aujourd'hui comme le moyen le plus populaire de consommer de la musique, et de très loin, le vinyle a, l'an dernier, réalisé une prouesse inimaginable il y a moins de cinq ans : ses ventes ont dépassé celles des CD aux États-Unis. Une première depuis 1987 ! Il s'en est vendu 41 millions pour 33 millions de disques numériques. Ces derniers sont en chute libre, en atteste l'écart énorme qui s'est creusé en seulement un an entre les deux supports.
Les grandes surfaces ont jeté l'éponge
Effet de mode ? Trip nostalgique ? Les deux expliquent ces chiffres. Mais aussi la politique des maisons de disques. Aujourd'hui, elles ne misent clairement plus sur le CD. Il suffit de voir à quel point les rayons dédiés au Compact-Disc ont fondu dans les commerces. Un petit tour dans une Fnac vous le confirmera. Il y a un moment que "l'agitateur culturel depuis 1954" a tourné le dos au support numérique, tandis que les présentoirs dédiés aux vinyles ont repris l'espace vacant. Du moins une partie de celui-ci.

Dans les supermarchés, cela fait près de dix ans que les CD n'ont plus la cote. Face à l'effondrement du marché du disque, concurrencées par les sites de commerce en ligne avant la déferlante du streaming, les grandes surfaces traditionnelles ont commencé par réduire la présence des CD aux seuls grands classiques et aux albums phare du moment. Qui dit moins de ventes dit moins de rentrées financières. Qui dit moins d'argent dit moins d'espace qui leur était consacré. Logique économique oblige. Aujourd'hui, bien échu s'il reste un CD en rayon. Chez Colruyt, par exemple, seuls les vinyles ont encore le droit de citer. Et encore, ils ne sont qu'une poignée à être proposés aux clients. Tout bénéfice pour les disquaires. Chose là aussi impensable il n'y a pas si longtemps encore.
Victime de son succès
Depuis 2020, le chiffre d'affaires généré par les ventes de vinyles a dépassé celui des CD. Mais au nombre d'unité vendues, ce dernier restait de loin le support le plus prisé par les acheteurs. Cela s'expliquait par la disponibilité des vinyles qui était moins grande. Parmi les explications figure la question des moyens de production. Ils avaient quasiment disparu et les machines nécessaires pour presser des disques n'étaient plus fabriquées. Aujourd'hui encore, le nombre de presses disponibles dans le monde ne suffit pas toujours pour satisfaire la demande. Souvenez-vous d'Adele et de son dernier album en date, 30. Les 500 000 exemplaires commandés ont saturé les chaînes de production avec comme conséquence, une pénurie de vinyles à Noël en 2021. Un comble ! À la décharge de la Britannique, Coldplay, Taylor Swift, Abba et Elton John jouaient aussi des coudes au même moment pour voir leurs disques être pressés.

On n'est jamais mieux servi que par soi-même. C'est en substance ce que se sont dit les membres de Metallica. Pour éviter d'être tributaires des agendas surchargés des usines pressant des vinyles, le groupe s'est offert sa propre infrastructure. Ils ont acquis Furnace Record Pressing, des installations situées en Virginie avec qui James Hetfield&Co travaillaient déjà, indiquait le Billboard la semaine dernière." Nous ne pourrions être plus heureux de faire passer notre partenariat avec Furnace et ses fondateurs au niveau supérieur", a fait savoir Lars Ulrich, le batteur de la formation metal. Celle-ci se félicite de pouvoir désormais garantir à ses fans d'avoir accès à des disques de haute qualité et sans retard de livraison.
La résistance du CD jusqu'en 2021 s'expliquait aussi par les prix pratiqués. Le Compact-Disc se vendait entre 15 à 25 euros l'unité. Le vinyle, lui, coûtait de 25 à 40 euros. L'an dernier, certaines majors du secteur les ont encore poussés à l'augmentation. Il n'est pas rare de voir des vinyles être proposés à 50 voire 60 euros. Qu'importe, semblent dire les fans de musique. Le prix ne paraît plus être l'obstacle qu'il était auparavant puisque le vinyle a retrouvé le trône qu'il avait perdu depuis une éternité, d'abord au profit de la cassette avant de voir le CD s'y installer. Le trône de supports physiques s'entend, car le seigneur de la musique, c'est bien le streaming.
Le streaming roi
L'an dernier, aux États-Unis, le marché des supports physiques pour la musique, tous formats confondus, a rapporté 1,7 milliard de dollars. Sur ce chiffre d'affaires, le vinyle pèse 1,2 milliard ! Qu'on ne s'y trompe cependant pas, le revival du vinyle ne pèse pas lourd au regard de ce que représente le marché complet de la musique. Car le roi incontesté, c'est le streaming. Outre-Atlantique, l'écoute en ligne représente 84 % du marché, soit 13,3 milliards de dollars selon les chiffres de la RIAA, la fédération américaine de l'industrie musicale. Les supports physiques, seulement 11 %…

Ce nouveau modèle économique pour la consommation de la musique bénéficie au public et aux maisons de disques. Les premiers ont accès à un immense catalogue de titres pour un prix presque dérisoire. Souvent à peine une dizaine d'euros par mois. Les seconds n'ont plus à gérer des questions logistiques – impression des supports physiques, transports, distribution… – et les coûts afférents. Le revers de la médaille concerne les artistes et producteurs de contenus. Ils sont nombreux à dénoncer la rétribution injuste dont ils bénéficient. Pour gagner 1 euro, il faut 116 écoutes sur Apple Music, 214 écoutes sur Deezer, 232 écoutes sur Music d'Amazon et 361 écoutes sur Spotify. Imaginez ce qu'il faut pour juste gagner sa vie...
En mars 2021, des manifestations avaient eu lieu devant les locaux de plusieurs implantations de Spotify aux États-Unis, mais aussi en Europe, en Asie et en Australie, pour dénoncer l'injuste répartition des revenus générés par le streaming. À l'époque, les organisateurs de la campagne Justice at Spotify dénonçaient l'attitude du leader mondial de l'écoute en ligne. Pendant la pandémie, la valeur de la plateforme avait triplé sans que le moindre centime supplémentaire ait été versé aux artistes. La ligne de défense de Spotify est toujours la même : la plateforme ne rétribue pas directement les artistes mais les ayants droit, soit les labels, distributeurs, agrégateurs, organismes de gestion collective et autres qui, chacun, ont signé des contrats avec chaque artiste. Le géant du streaming dit reverser en moyenne les deux tiers de l'argent généré par son activité.
Les bienfaits collatéraux
La résurrection du vinyle en entraîne d'autres dans son sillage. C'est le cas de la fabrication de platines, celles avec une "aiguille" pour lire ce qu'on appelait dans le temps les microsillons. Elles ont fait leur réapparition sur les sites des commerces en lignes comme à la Fnac, etc. Idem pour les accessoires tels que les têtes de lecture, les feutrines à placer sur la platine, les pochettes en plastique pour protéger les disques et les kits de nettoyage conçus pour les vinyles. Pourtant, selon une étude menée aux États-Unis par la société Luminate, la moitié de ceux qui achètent des vinyles ne dispose pas du "tourne-disque" pour les lire. Étrange paradoxe...