Comment le Brexit fait flipper l'industrie musicale
Les conséquences pour l'industrie musicale risquent d'être très dommageables.
- Publié le 20-08-2019 à 13h10
- Mis à jour le 20-08-2019 à 14h56

Les conséquences pour l'industrie musicale risquent d'être très dommageables. Dans l'économie britannique, l'industrie musicale pèse 4,5 milliards de livres sterling, près de 5 milliards d'euros. Un secteur conséquent et important sur lequel plane une ombre très menaçante, celle du Brexit. Lorsqu'il quittera l'Union européenne, le Royaume-Uni risque d'affaiblir ce milieu créatif en dressant une quantité de règles rebutantes et en l'étouffant sous un tas de paperasse administrative. Et ce particulièrement en cas de sortie brutale. Or, le nouveau Premier ministre, Boris Johnson l'a annoncé il y a deux jours : le Brexit sera effectif le 31 octobre prochain, qu'il ait réussi ou non à trouver un accord avec les dirigeants européens.
Ce "no-deal" affecterait énormément les artistes et leurs tournées. Jouer à Paris un soir, puis à Londres le lendemain pourrait devenir nettement plus compliqué à l'avenir. La "libre circulation telle qu'elle existe actuellement se terminera le 31 octobre quand le Royaume-Uni quittera l'UE", a indiqué un porte-parole du gouvernement ce lundi. Avec le rétablissement des frontières, on peut présumer que les files d'attente s'allongeront dans les aéroports à cause des contrôles de passeports, autant pour les Britanniques voulant se rendre dans l'UE, que pour les Européens souhaitant mettre les pieds de l'autre côté de la Manche. Un visa sera à nouveau nécessaire pour les séjours de plus trois mois, ce qui engendrera un coût supplémentaire. Une situation des plus inconfortables pour les musiciens, surtout pour les petits groupes qui essaient de se faire connaître. Les grosses machines, elles, ne devraient pas se retrouver fort touchées par ces nouvelles législations.
"Notre plus grande préoccupation est sans doute l'impact sur la libre circulation des artistes et de leurs équipes. Cela a été l'une des pierres angulaires du succès mondial de la musique britannique, qui représente un album sur huit vendu dans le monde, et il est impératif que la facilité d'accès soit maintenue", articule Gennaro Castaldo, directeur de la communication à la British Phonographic Industry (BPI), chargée de représenter les labels britanniques et fondatrice des Brit Awards. "Tout obstacle pourrait compromettre cette réussite à l'avenir, pénalisant non seulement les artistes, mais aussi les salles, le secteur du spectacle vivant et la communauté au sens large, sans oublier les fans eux-mêmes", alerte-il.
En cadenassant l'entrée du pays, beaucoup d'artistes européens pourraient être découragés de s'y rendre. Récemment, le festival Womad a avoué au Guardian avoir des difficultés à programmer des groupes à cause du Brexit. "On a du mal à faire comprendre aux artistes qu'ils sont les bienvenus", a signalé Chris Smith, le directeur de l'événement.
La possibilité que le pays des Beatles devienne moins attrayant inquiète beaucoup Tom Kiehl, directeur général adjoint de UK Music, organisation britannique représentant les intérêts de l'industrie de la musique. "Nous organisons des événements très fructueux, nous avons des festivals de renom et des salles de concert mythiques. On espère continuer à attirer des gens. Nous ne voulons pas qu'ils pensent qu'il est trop compliqué de venir ici", atteste-t-il.
Il règne comme un climat d'anxiété parmi le secteur musical anglais. Les labels, les maisons de disques, les musiciens, les interprètes, les compositeurs ne savent pas de quoi leurs lendemains seront faits. Selon un sondage réalisé par UK Music, seulement 2 % d'entre eux estiment que le Brexit aura un impact positif sur leur travail. Et 50 % pensent que cette séparation aura un impact négatif. Rendez-vous après le 31 octobre pour y voir plus clair, à moins que la sortie de l'UE soit une troisième fois reportée.
Vers des CD plus chers ?
Conditions de travail, difficultés aux frontières et merchandising moins disponible, le Brexit pourrait tout impacter.
Le Brexit pourrait entraîner tout un tas de conséquences dans son sillon. Outre l'impact sur les tournées, des interrogations s'élèvent également autour des conditions de travail. Pour le moment, si une violoniste britannique doit rejoindre un orchestre en France, il lui faut simplement un formulaire de l'administration fiscale britannique. Après le divorce entre le Royaume-Uni et l'Union européenne, il se peut que cette dernière ait dorénavant besoin d'un permis de travail.
Mais ce n'est pas tout, elle devra également déclarer son instrument. La moindre baguette de batterie, le plus petit bout de câble ou encore le tambourin de pied que l'on a tendance à oublier, tout le matériel utilisé par les musiciens devra être signalé aux frontières. "Tous les contrôles douaniers vont être rétablis. Les règles prochainement établies exigeront que l'on possède des documents. Pour le moment, on passe les frontières avec les instruments sans aucun contrôle, il va bientôt falloir les déclarer et détenir des titres de propriété", signale Marianne Dony, professeure de Droit à l'ULB et présidente du Centre de droit européen.
À partir du moment où le Brexit sera mis en place, un système de "carnets" sera agencé, où chaque élément devra être répertorié. "Cela va créer de forts ralentissements aux contrôles douaniers", assure Tom Kiehl de UK Music. "On espère que l'on pourra avoir des arrangements et faire en sorte que ce système ne soit pas mis en place pour les musiciens." Selon l'Incorporated Society of Musicians (ISM), cette nouvelle réglementation pourrait coûter plus de 1 000 euros par an pour un musicien.
Un autre terrain glissant se situe dans la distribution du merchandising et des disques. "Les produits emballés physiquement peuvent être menacés par des retards de livraison en cas de contrôles aux frontières qui ralentissent le transport", explique Gennaro Castaldo de la BPI (British Phonographic Industry). Ce divorce peut également entraîner une hausse du prix des CD produits au Royaume-Uni et ce, à cause des tarifs ou de l'inflation du coût des matières premières.
Ils veulent prendre le large
Du côté des pros Brexit, on retrouve l'un des membres des Beatles : Ringo Starr. Lors d'une interview accordée à BBC News, le célèbre batteur des Fab Four, qui habite à Los Angeles, a déclaré qu'"avoir le contrôle de ton pays est une bonne chose" et qu'il fallait désormais "faire avec cette décision". Paul McCartney avait, lui, avoué ne pas avoir voté lors du référendum par manque de temps. Mais s'il avait été amené à voter, le choix aurait été difficile étant donné que "les arguments des deux bords sont recevables".
Roger Daltrey de The Who s'est exprimé à plusieurs reprises en faveur du Brexit : "Ce n'est rien d'insolvable. J'ai bossé en Europe avant que l'Union Européenne ne soit même une idée. Nous avons connu la période dorée des Sixties et Seventies. Donc… allez, réveillez-vous un peu… Je ne suis pas du tout contre l'Europe, ce qui me pose problème, c'est le manque de démocratie". Tandis que l'enfant terrible du rock anglais Pete Doherty s'amuse à ironiser sur le sujet en déclarant que le Brexit serait "la meilleure chose au monde pour la musique" car cela va provoquer un énorme "contre-choc".

Ils ne veulent pas d'un divorce avec l'Union européenne
Dans une lettre parue dans le Guardian en 2018, un bon nombre de chanteurs britanniques se sont élevés contre le Brexit. Ils pointent du doigt les conséquences de cette séparation "sur tous les secteurs de l'industrie musicale. Qu'il s'agisse de tournées, de ventes, de législation sur le droit d'auteur ou de collecte de redevances".
La superstar, Ed Sheeran, qui vient de battre le record de la tournée la plus lucrative de tous les temps. Mais aussi Sting, Damon Albarn, le chef d'orchestre Simon Rattle ou encore le batteur de Queen, Roger Taylor. "C'est complètement dingue. Nous devons reprendre notre avenir en main, réformer et restructurer l'UE. Quand l'Europe est dans le pétrin, les Britanniques s'accrochent. Ils ne se retirent pas, ils redoublent d'efforts", écrivent-ils.
Mick Jagger rejoint également le clan des opposés à cette sortie. En 2017, le chanteur des Rolling Stones a sorti le titre "England Lost", dans lequel il se dit très déçu de cette décision. La chanteuse Florence Welch (du groupe Florence and the Machine) et le groupe The XX ont également fait savoir leur désaccord.