Marc Ysaye évoque Woodstock : "Il n'y a pas eu un coup de pied, pas un coup de couteau, pas la moindre tentative de viol. C'était incroyable..."
Cinquante ans après l'événement qui a façonné sa vie, Marc Ysaye voit naître une nouvelle conscience collective héritée de Woodstock, celle qui se préoccupe du climat.
- Publié le 10-08-2019 à 12h08
- Mis à jour le 10-08-2019 à 16h12
Cinquante ans après l'événement qui a façonné sa vie, Marc Ysaye voit naître une nouvelle conscience collective héritée de Woodstock, celle qui se préoccupe du climat.Figure incontournable de la radio et de la scène rock belge, Marc Ysaye confesse sans surprise que Woodstock représente tout pour lui. Le festival, il ne l'a pas découvert dans les journaux de l'époque qui, en 1969, ont à peine consacré deux lignes à l'événement. C'est la sortie du disque et du film l'année suivante qui ont fait entrer le festival dans la légende. Le batteur de Machiavel et ex-directeur et fondateur de Classic 21 a alors 16 ans.
"Je suis allé le voir par hasard, raconte-t-il, et ça m'a marqué au point de le revoir cinq jours de suite. Ce moment de ma vie a été fondateur de ce que je suis devenu aujourd'hui. J'ai découvert une musique formidable que je ne connaissais pas bien : le rock. Et ce qui m'a touché, c'est que je me suis reconnu et retrouvé dans la démarche, le look, les attitudes, la musique et l'ambiance de Woodstock alors que j'habitais à 10 000 km de là et que je parlais à peine l'anglais. Petit Belge, j'étais aussi très engagé contre la guerre au Vietnam, même si je savais à peine situer le pays sur une carte. Il y avait quelque chose de fédérateur contre cette guerre qui était rejetée par la jeunesse mondiale. Ça m'a embarqué dans quelque chose dont je ne suis quasiment jamais sorti."
Imaginiez-vous qu'on parlerait encore de ce festival 50 ans plus tard comme d'un événement historique ?
À ce moment-là, non. Il ne faut pas oublier qu'au moment où il a lieu, les médias ne retiennent qu'une seule chose : c'est la désorganisation totale. L'événement a provoqué les plus grands embouteillages de l'histoire des États-Unis et paralysé l'État de New York. J'ai rencontré au moins la moitié des artistes qui se sont produits ces jours-là et tous en ont gardé de ce moment un souvenir épouvantable. Il a plu tout le temps et c'était le bordel. Ils sont nombreux à avoir donné des concerts tellement mauvais qu'ils ont refusé d'apparaître sur le disque et dans le film. C'est le cas de Mountain, de Creedence Clearwater Revival et du Grateful Dead qui a fait une prestation catastrophique. Par manque de protection des instruments, des arcs électriques auraient pu tuer des gens… Le festival qui doit se terminer le dimanche soir à 22 heures par le concert de Jimi Hendrix - c'était lui la tête d'affiche, par contrat - s'est en réalité achevé le lundi matin. Hendrix a joué à 9 heures le lendemain tellement il y avait du retard !

Dès lors, pourquoi Woodstock a marqué autant les esprits ?
Au-delà de la prestation musicale, ce qui a fait entrer Woodstock dans l'histoire, c'est que pendant trois jours, les jeunes Américains vont vivre en autarcie totale. Il n'y avait pas de quoi nourrir tout le monde ni installer tous ces gens confortablement et pourtant, il n'y a pas eu une agression, un coup de pied, un coup de couteau ou une tentative de viol. C'est incroyable ! Pendant trois jours et demi, cette génération-là a démontré une faculté de vivre ensemble, de fraternité et de solidarité qu'on n'a plus jamais vue depuis et qu'on n'avait probablement jamais vue avant. Il s'est passé quelque chose d'exceptionnel. Ce sont les hippies avec tout ce que cela pouvait avoir de folklorique mais aussi de fondements réels. C'est la génération du peace and love. On n'y pense pas toujours mais ce qui a mis le feu aux poudres, c'est le mot 'peace'qui figure sur l'affiche du concert, au demeurant très belle avec ce manche de guitare et la colombe qui se pose dessus. Je le pense vraiment.
Que reste-t-il aujourd'hui de l'esprit Woodstock ?
Vous m'auriez posé la question il y a dix ans, j'aurais répondu : pas grand-chose. En 1969, on était clairement à la fin d'un cycle, celui des Golden Sixties qui restent dans l'inconscient collectif comme un moment de très grand bonheur. Mais il n'en est pas resté grand-chose. En revanche, aujourd'hui, il y a une sorte de renaissance de l'esprit Woodstock. Des similitudes existent avec la mobilisation de la jeunesse occidentale sur les questions climatiques. Je ne suis pas devin mais je pense que 50 ans après le festival, nous sommes aussi, aujourd'hui, à la fin d'un cycle. On se rend compte qu'on est arrivé au bout de quelque chose et qu'on ne pourra pas continuer comme ça encore longtemps. Qu'on le veuille ou non, il va falloir trouver des solutions. Et ce sont les jeunes qui vont devoir les trouver et gérer cela. Les valeurs de solidarité, de partage, d'écologie - au sens étymologique du terme - qui ont été développées et mises en pratique par la génération Woodstock sont aujourd'hui plus présentes qu'il y a dix ou quinze ans.

Est-ce qu'un festival comme Tomorrowland peut aussi se revendiquer comme étant un héritage de Woodstock ?
Tomorrowland, je trouve ça sympa. C'est chouette 200 000 personnes qui font de l'aérobic ensemble pendant trois jours dans des décors fabuleux. Mais de là à faire des similitudes avec Woodstock, non. En 1969, on a célébré quelque chose : le fait d'être ensemble et de manifester son opposition à la société de consommation américaine. C'était un rassemblement de contestation. Et ce qui est important, c'est que cette contre-culture, cette révolution qui a eu lieu entre 1960 et 1972-1973, avait une bande-son : le rock'n'roll. À ce moment-là, le rock était dangereux et subversif, ce qu'il n'est plus aujourd'hui. On sait très bien que ceux qui se rendent à Tomorrowland, c'est une grande partie de la jeunesse dorée occidentale. Elle vient en charter depuis la Russie, l'Argentine, le Brésil… Ce ne sont probablement pas des fils de chômeurs. Pour moi, il n'y a pas de comparaison possible. Il n'y a pas d'idée politique sous-jacente à Tomorrowland, on y est pour s'amuser et c'est très bien comme ça.