Marc Levy: "Ce qui a été détruit depuis l'élection de Trump, c'est terrible"
Installé à New York depuis onze ans, Marc Levy pose un regard très dur sur la politique et le " régime" de Trump.
- Publié le 13-06-2018 à 10h24
- Mis à jour le 13-06-2018 à 10h25

Installé à New York depuis onze ans, Marc Levy pose un regard très dur sur la politique et le " régime" de Trump. New York, n° 12 de la Cinquième Avenue. Dans un petit immeuble bien sous tous rapports, se croise une petite faune ô combien représentative du chaudron culturel qu'est la Grosse Pomme. Il y a là un journaliste de Fox News, un comptable, un professeur et sa fille comédienne, clouée dans un fauteuil roulant, une veuve désargentée, un couple de vieux bigots, un mélomane ivrogne… Et puis il y a Deepak, qui, jour après jour, les faits voyager entre les étages. Son métier : liftier. Un sacerdoce pour cet homme arrivé d'Inde des décennies plus tôt et qui manipule comme personne le capricieux ascenseur mécanique, véritable antiquité qui fait la fierté des habitants.
Mais quand, suite à un accident de son collègue de nuit, Deepak doit lui trouver un remplaçant, la mécanique se grippe. Et ce n'est pas l'arrivée de Sanji, son neveu tout juste débarqué de Mumbai avec un projet de site Internet sous le bras, qui va l'aider dans sa tâche.
Malgré des airs de comédie des années 50, Une fille comme elle, le dernier roman de Marc Levy, en dit long sur l'Amérique d'aujourd'hui, celle où l'écrivain a décidé de vivre, malgré tout. "Je pense que quand on aime, il faut être là quand ça ne va pas bien", sourit-il. "Ce qui a été détruit, en un an et demi, depuis l'élection de Trump, c'est terrible. On a supprimé sept milliards d'aide à l'éducation des enfants les plus démunis. Il y a une vraie volonté de faire en sorte que les pauvres restent pauvres. N'oublions pas que ces gens-là sont les descendants des esclavagistes."
Malgré le côté désuet et antique de l'ascenseur, vous ramenez le livre à des thématiques extrêmement contemporaines… C'est encore une astuce ?
"Oui, comme d'ailleurs la comédie est un moyen formidable pour parler de choses dramatiques. En fait, le fil rouge de cette histoire, c'est la différence. Pas seulement celle de l'autre, mais notre propre différence et la perception qu'en aura la société. Ce que je dis au lecteur, d'emblée, c'est que toutes les beautés du monde ne sont pas celles que vous croyez lire et certainement pas celles que la pub vous vend aujourd'hui. Au contraire, les beautés du monde, ce sont les failles, les défauts, les aspérités. La perfection n'a aucun intérêt, elle est d'un ennui mortel. Les génies sont extrêmement chiants. Dire de quelqu'un, parce qu'il est en fauteuil roulant ou qu'il est aveugle, qu'il est handicapé, c'est nier son propre handicap. Il y en a qui sont extrêmement durs à vivre physiquement, d'autres psychiquement et psychologiquement, mais ce qui est important, c'est de mettre cette souffrance en perspective. Si vous parvenez à voir un être humain avant la couleur de la peau, vous n'êtes plus raciste."
C'est ce que font très bien les enfants…
"Mais bien entendu. Il y a un truc qui se passe à la petite école, où tout va se jouer. Dans les écoles où on veut normaliser, on va chercher à gommer les différences. Et puis, vous avez un autre système éducatif qui propose d'embrasser la diversité du monde. Mais c'est le paradoxe de la société où vous avez encore beaucoup de gens qui ont plus peur de deux hommes ou deux femmes qui s'aiment que d'un fusil-mitrailleur."
Le handicap de Chloé est visible, Sanji, lui, quand il arrive à New York, son handicap, c'est sa couleur de peau…
"La société américaine est profondément raciste. Une des raisons pour lesquelles Trump a été élu, c'est la revanche des Blancs après l'élection d'Obama. Il y a une violence policière à l'égard des Noirs qui est sans commune mesure. Aujourd'hui, un des gros problèmes de l'Amérique, ce sont les Blancs qui dénoncent les Noirs dans la rue parce qu'ils les dérangent, simplement parce qu'ils marchent su

r le trottoir. En sachant qu'une fois sur X, ça va marcher, il va se faire arrêter."
Néanmoins, dans ce livre, il y a une solidarité qui va se créer entre tous ces gens. Donc, il y a de l'espoir !
"C'est ce que raconte ce livre : vous avez deux façons de gouverner. Ou bien on divise pour mieux régner, ou bien on dessine un projet de société. Tous ces gens, dans l'immeuble, à un moment, ils ont un projet et puis ils vont en avoir deux : permettre à Chloé d'aller à son rendez-vous et sauver Deepak d'une injustice. À partir du moment où ils ont un projet commun, ils gomment toutes leurs différences. Et ils avancent."
"Facebook? un réseau antisocial"
Sanji, le jeune millionnaire qui arrive d'Inde, a créé un anti-Facebook, qui réunit les gens non pas pour leurs ressemblances mais pour leurs différences. "Je suis absolument convaincu que Facebook est une extraordinaire machine à haine et que cela a beaucoup contribué à la montée des populismes", souligne Marc Levy. "La mécanique de Facebook, telle qu'elle est conçue aujourd'hui, est une machine qui met les gens dans des boîtes, qui exclut, qui désunit. C'est un réseau antisocial."
Sans lequel il vit parfaitement bien. "J'y suis à titre uniquement professionnel. Je réponds au courrier, mais ce n'est certainement pas moi qui publie les dates. Et je ne veux pas que mes enfants y soient. Je ne leur ai pas interdit mais je leur ai expliqué pourquoi. Je leur ai dit que, soit ils me disaient très franchement que vendre leur corps pour 150 euros la passe, c'est dans l'ordre des choses et c'est naturel et dans ce cas-là ils se mettent sur Facebook. Soit ils considèrent que vendre, à quelqu'un qui ne va pas les payer, leur vie privée, leurs choix politiques, leurs goûts, leur identité; que c'est le prix qu'ils doivent payer pour parler à tes copains, alors ils n'ont pas compris que les gens qui font ça sont des proxénètes ! Qui vendent quelque chose qui est peut-être encore plus important que leur cul - pour être vulgaire : c'est leur âme."