"Ce comportement de jeunes hommes qui pensent que, dans l'espace public, les femmes sont des proies, est bien trop fréquent à Bruxelles"
Accusé d'attouchements, Lulezim parle d'une relation consentie.

- Publié le 08-09-2024 à 14h41

"Honnêtement, je n'arrive pas à comprendre pourquoi je suis là." La première prise de parole de Lulezim au sujet des faits qui lui valent de se retrouver devant le tribunal donne directement le ton. On comprend d'emblée qu'il va nier les faits qui lui sont reprochés.
Il a toutefois eu le temps de réfléchir. Sans titre de séjour en Belgique, il avait été condamné en 2023 par défaut car, sans domicile, il n'avait jamais reçu de convocation. Fin juin, il a été contrôlé par la police. Les forces de l'ordre ont alors constaté qu'il avait été condamné par défaut à 4 ans de prison et l'ont incarcéré à la prison de Haren. Lulezim a fait opposition au jugement. Il comparaît donc détenu, encadré par deux policiers.
Le juge rappelle les qualifications : atteinte à l'intégrité sexuelle. "Ce n'est pas un viol, c'est ce qu'autrefois on appelait un attentat à la pudeur, c'est-à-dire des attouchements", explique le juge.
Sa présence devant la justice fait suite à la plainte d'une femme qui a expliqué que, rentrant du travail en voiture, elle a croisé deux hommes, également en voiture, qui l'ont suivie. Lorsqu'elle s'est arrêtée dans un parking, un des deux hommes est entré dans sa voiture et l'a touchée sur tout le corps, l'a mordue dans le cou et l'a embrassée de force, l'empêchant de sortir. Il a aussi pris son téléphone, sur lequel il a mis son propre profil Instagram.
Coincé grâce à Instagram
Grâce à ce profil et à la vidéosurveillance, Lulezim a pu être retrouvé. Interpellé quelques mois plus tard, il a raconté que c'est la jeune femme qui lui avait demandé de la rejoindre dans sa voiture et qu'elle était consentante. "Elle n'est pas bien dans sa tête", avait-il alors dit au sujet des accusations. Dans la foulée, il était placé au 127bis et rapatrié en Albanie quelques jours plus tard car il n'avait pas de titre de séjour. Mais il reviendra en Belgique.
Aujourd'hui, Lulezim, 34 ans, évoque de vagues souvenirs. Et insiste : il n'a rien fait sans qu'elle ne soit d'accord. Le juge doit s'y reprendre à plusieurs reprises pour qu'il décrive le déroulé des événements. Et Lulezim de pointer la jeune femme, qui l'aurait accosté au feu rouge et qui, pour qu'il puisse se protéger de la pluie, l'aurait invité à rentrer dans sa voiture.
Le juge s'impatiente, veut savoir pourquoi il l'a abordée, comment tout cela s'est passé. Lulezim draguait-il ? Mais ce dernier, traduit par une interprète, s'entête : "C'était quelque chose de tout à fait normal. Nous étions souriants au cours de la conversation".
Le juge s'énerve. Il veut des réponses précises à ses questions. Lulezim reconnaît seulement les baisers, consentis dit-il. Il conteste les attouchements et les morsures. Selon lui, tout s'est bien passé : elle a même proposé de le revoir.
Ce comportement de jeunes hommes qui pensent que, dans l'espace public, les femmes sont des proies, est bien trop fréquent à Bruxelles.
"Comment expliquez-vous dès lors qu'elle a porté plainte le lendemain, sur la base d'un certificat médical ?", lui rétorque le juge. "Je ne sais pas ce qu'elle a pensé. Il faut lui poser la question", élude Lulezim.
Parole contre parole
Sur opposition, la défense s'exprime avant le ministère public. "C'est la parole de l'un contre la parole de l'autre. La parole de Madame pose problème à plus d'un titre", plaide Me Cédric Vergauwen, pour qui l'enquête a été bâclée. Et de relever que le deuxième homme, présent avec Lulezim dans la première voiture, n'a jamais été entendu.
Il s'interroge : comment Lulezim aurait-il pu entrer dans la voiture de la jeune femme si elle ne lui a pas ouvert ? Et pourquoi, s'il l'avait agressée, aurait-il donné son compte Instagram qui a permis de l'identifier ? Pour l'avocat, les éléments du dossier sont trop ténus pour retenir la culpabilité de Lulezim. Il faut l'acquitter, à tout le moins au bénéfice du doute.
Ce n'est pas la lecture du procureur. Pour asseoir la crédibilité de la plaignante, il relève que la jeune femme a expliqué que la voiture de Lulezim a fait des queues de poisson avant l'arrêt. Les caméras, dit le procureur, les ont confirmées. Il fait référence au certificat médical qui a attesté de lésions au cou.
"Ce comportement de jeunes hommes qui pensent que, dans l'espace public, les femmes sont des proies, que l'on peut gêner, mettre mal à l'aise, à qui on peut imposer la peur, est bien trop fréquent à Bruxelles", relève le procureur qui requiert deux ans de prison pour atteinte à l'intégrité sexuelle et dix mois pour le séjour illégal.