Harcèlement sexuel, logements pas aux normes, attribution de logements à des proches : scandales en cascade à l'agence immobilière sociale de Saint-Josse
État des logements, conflits internes, accusations d'attributions irrégulières et de harcèlement de locataires : qui pour tenir les rênes de l'agence immobilière sociale de Saint-Josse, visiblement à la dérive ?

- Publié le 05-02-2025 à 07h39
- Mis à jour le 05-02-2025 à 07h48
Cette locataire n'ose plus appeler le service technique de l'agence immobilière sociale (AIS) de Saint-Josse. "Je passe par des entreprises privées et quand je dois quand même appeler, je m'arrange pour qu'il y ait un proche avec moi au moment du passage."
Et elle n'est pas la seule, des problèmes ont été identifiés avec une petite dizaine d'autres. Leur profil est souvent le même : une maman solo ou femme sans enfants, au parcours de vie difficile. Lorsque le service technique passe les voir, la discussion tourne rarement autour de la réparation d'un évier ou d'une fenêtre. "Il insiste à chaque fois pour rester. Il s'installe et demande des cafés sans rien faire pour les petits travaux. Ça lui donne l'occasion de revenir comme ça. Il me pose des questions sur ma situation. Il demande si je vois quelqu'un ou qui je reçois. Il demande qui m'a acheté telle ou telle chose, commente tes vêtements. Il pose trop de questions. J'ai peur de me retrouver seule avec lui."
Une autre tient un discours similaire : "Il me dit qu'une femme aussi belle que moi ne devrait pas rester célibataire. Il me demande si je cherche un partenaire. Je lui dis que je ne suis pas intéressée, mais il insiste. Il essaie de m'inviter à boire un café." À force d'essuyer des refus, "il s'est vexé et ensuite il m'a compliqué la vie dès que j'avais des travaux".
La personne visée par ces témoignages a fait l'objet de signalements en interne à l'AIS mais pas de plainte officielle : "Ces femmes ont peur pour leur logement. Elles sont déjà en situation de précarité. Elles ont peur de se faire exclure et de devoir trouver sur le marché locatif privé," nous glisse une source interne. "Son excuse, c'est qu'il fait des blagues."
"Moi, je respecte la loi"
Le principal intéressé, lui, dément totalement : "C'est la première fois que j'entends ces accusations. Mais on a déjà essayé de me mettre sur le dos que j'étais raciste contre les musulmans, alors que je suis moi-même musulman. Il y a beaucoup de gens qui sont contre l'AIS et qui n'hésitent pas à raconter n'importe quoi. Moi, je respecte la loi, si je vois que quelque chose n'est pas aux normes dans un logement, je le dis et ça ne plaît pas à tout le monde. Moi, je suis juste là pour aider au mieux les gens." Et lorsqu'on évoque de potentielles "blagues," il assure qu'il n'est pas interdit d'en faire.
C'est hallucinant martèle Ahmed Mouhssin, tête de liste Ecolo pour les élections de ce dimanche, qui nous a alertés de la situation. "Luc Frémal (LB), en tant qu'administrateur délégué de l'Agence, a fait le choix de licencier une personne qui dénonçait le harcèlement sexuel au sein des logements de l'AIS, plutôt que de protéger les victimes." En parallèle des signalements, une des personnes qui avait alerté la direction a en effet été licenciée. "Une fois de plus, la parole des femmes, qu'il s'agisse des victimes ou de celles qui les défendent, est réduite au silence. Dans un système où leur voix n'est pas entendue, comment s'étonner que ces violences continuent ?"
Le grade le plus élevé des situations conflictuelles
Ce n'est pas le seul point problématique à l'AIS. Une enquête sur les risques psychosociaux a été commandée à Mensura et le résultat est loin d'être glorieux. Si le cas de la personne du service technique y est mentionné, on découvre aussi que, selon l'échelle de Glasl qui permet de classifier les ambiances conflictuelles, l'agence immobilière sociale de Saint-Josse a atteint le grade le plus élevé, celui de "l'escalade".
Le rapport présente un conflit ouvert au sein de l'ASBL entre deux groupes d'employés. Le premier reproche au second de ne pas les intégrer en parlant uniquement en arabe entre eux. Le second est frustré de dénoncer des dysfonctionnements sans qu'aucun changement n'intervienne. La médiation ne semble même plus envisageable selon les employés, tous interrogés pour l'enquête. La réponse, en plus de reclarifier le cadre de chacun, doit être le "recadrage", voire la sanction et le licenciement. Ambiance tendue donc. Le tout avec un directeur en arrêt maladie depuis plus de 2 ans.
La région déjà alertée
Pour couronner le tout, la région, via Audit.Brussels est aussi sur le coup. En effet, une première audition a été menée. Les accusations, mails à l'appui, sont lourdes : auto-attribution d'un bien par du personnel de l'AIS et attributions de logements à des proches. Est également évoqué un contournement de la liste d'attente des demandeurs de logements sans justification de dérogation.
"Sécurité élémentaire"
Une autre plainte, auprès de Bruxelles Logement, pour insalubrité a aussi été déposée il y a un an. Après un contrôle des inspecteurs, de nombreux points de "sécurité élémentaire" ont été mentionnés comme défaillants. L'AIS (le bailleur) a été mise en demeure de réaliser les travaux nécessaires dans les douze mois. Le logement a entre-temps changé de propriétaire mais reste géré par l'AIS. Il est toujours occupé, sans contrat depuis novembre dernier nous dit-on. Et les travaux n'ont pas été réalisés alors que le délai est dépassé.
L'administration régionale Bruxelles Logement est avertie des dysfonctionnements de cette agence mais ne commentera pas l'enquête menée par Audit.Brussels, toujours en cours. Par contre, concernant l'état des logements de l'AIS de Saint-Josse, Bruxelles Logement confirme "que des infractions aux normes minimales de qualité ont été constatées dans 6 logements gérés par l'agence qui a été mise en demeure d'y remédier". L'administration souligne que "de telles plaintes concernant le fonctionnement des AIS sont plutôt rares. Les propriétaires et les locataires peuvent en toute confiance faire appel aux services d'une agence immobilière sociale".
Un "très lourd héritage"
Luc Frémal, de son côté, assure que les choses sont prises en main. Concernant les attributions litigieuses de logements, "une procédure concernant la personne impliquée est en cours". Sur l'ambiance générale de conflit interne, "le plan d'actions issu de l'enquête de Mensura sera présenté fin février et mis en œuvre par la suite". Enfin, le licenciement d'une personne ayant fait des signalements sur le comportement de son collègue, "n'est pas du tout lié à cela", assure l'administrateur délégué, qui n'en dira pas plus, assurant juste que l'héritage qu'il a récupéré était "très lourd". "Nous sommes en train de tout arranger mais cela prend du temps."
L'ancien administrateur, Christian Boïketé, frère de Philippe Boïketé (tête de liste PS), avait déjà identifié des problèmes. Pour lui, la cause principale des dysfonctionnements dans la gestion de personnel reste les finances de l'ASBL. "Par moments, j'ai dû choisir entre payer les propriétaires ou les salaires des employés. On réfléchit à deux fois avant de licencier quelqu'un parce qu'on ne peut pas réembaucher avant la fin du préavis, je ne jette pas la pierre à mes successeurs. J'avais constaté des problèmes de favoritisme notamment mais aussi des accusations et des conflits interpersonnels, j'avais proposé de licencier le directeur mais je n'avais pas été suivi par le conseil d'administration. La mission des AIS est très importante, mais c'est très compliqué à gérer."
En pleine crise du logement, l'agence tourne aujourd'hui au ralenti avec une grande partie du personnel en arrêt maladie.