Pourquoi Uneus, première brigade de proximité du pays, suscite la polémique et quelques frictions politiques
Uneus (Union pour un environnement urbain sécurisé) est une unité spéciale fondée en 2012 par Charles Piqué (PS), le bourgmestre de Saint-Gilles (Bruxelles). Prévention et lutte contre l'insécurité étaient au programme. Aujourd'hui, le projet suscite la polémique et quelques frictions politiques.
- Publié le 14-05-2020 à 17h42
- Mis à jour le 14-05-2020 à 17h34

"Le confinement donne aux flics un pouvoir sans limite et libère les pulsions nazies de certains policiers de la zone Midi qui insultent, humilient, frappent et violent nos jeunes en toute impunité. Ce statut est public pour que l'inspecteur X de la zone Midi (Uneus) puisse savoir que je lui ai acheté une toute nouvelle paire de c..."
Ce message, publié fin avril dernier sur les réseaux sociaux, a suscité la polémique pour plusieurs raisons. D'abord, pour la violence des mots utilisés et pour la situation évoquée. Ensuite, et surtout, parce qu'il a été publié par une conseillère de la commune bruxelloise de Saint-Gilles, Catherine François (PS). Elle était également membre du conseil de police, poste qu'elle a quitté après la publication de ce message incendiaire, rapidement supprimé, ce qui a, malgré tout, entraîné quelques tensions au sein du PS saint-gillois.
C'est surtout la polémique sur le rôle de la police qui alimente les discussions dans le quartier encadré par les agents pointés du doigt par Catherine François, ceux de la brigade Uneus. Mais qu'est-ce qui se cache derrière ces cinq lettres ?
Objectif : améliorer la qualité de vie
Uneus est l'acronyme d'"Union pour un environnement urbain sécurisé". Lors de son lancement en 2012, il s'agissait d'un programme de collaboration unique en Belgique avec comme objectif principal la lutte contre le sentiment d'insécurité et l'amélioration de la qualité de vie dans certains quartiers compliqués. D'autres projets de ce type ont émergé dans d'autres communes bruxelloises, à Forest et Anderlecht, mais rien d'équivalent n'a poussé en dehors des frontières de la région bruxelloise pour le moment.
Après la réforme des polices de 2001, qui avait déjà permis de regrouper les différentes forces de police du pays (et de supprimer la gendarmerie), aucun débat significatif n'a eu lieu concernant des changements notables du travail policier. La question des fusions des zones de police a également été évoquée, notamment en début d'année, mais rien de concret n'a jamais été accompli, faisant d'Uneus un projet unique en son genre.
Lors de sa création, un protocole de collaboration spécifique a été signé entre la commune de Saint-Gilles, le parquet et la zone de police Bruxelles-Midi. La mise en place d'un petit commissariat de proximité (baptisé Koban, à l'image des structures équivalentes qui existent au Japon) a eu lieu dès juillet 2012. Avec quels résultats ? "La réalisation d'actions très concrètes telles que la lutte contre les marchands de sommeil mais aussi le lancement d'initiatives structurelles comme les opérations 'quartiers propres' ou encore la création de la cellule de médiateurs de rue", selon le bourgmestre de Saint-Gilles, Charles Piqué (PS), à l'initiative de ce projet qu'il estime prometteur pour lutter efficacement contre les incivilités et la petite criminalité.
Un bilan respectable pour Uneus, loin de cette image de "cow-boys" qui circule dans certains médias. Des agents devaient témoigner anonymement pour raconter leur quotidien. Aucune suite n'a finalement été donnée à cette requête. Mais quel est l'avis des riverains sur le terrain?
"Pas des anti-flics"
Il est 18 heures, la journée se termine et le déconfinement sous le soleil permet aux gens d'être un peu plus nombreux que d'habitude sur les bancs qui entourent le square Jacques Franck et la chaussée qui mène à la place Bethléem, la zone de travail des agents d'Uneus.
"On veut bien vous en parler, mais on ne veut pas donner nos noms, parce qu'on ne veut pas de problèmes. On en a assez dans nos vies pour y ajouter la colère des flics. Et, contrairement à ce que certains imaginent, on ne veut pas que notre quartier devienne une zone de non-droit. Tous les policiers ne sont pas à pointer du doigt, mais tous les jeunes ne sont pas des voyous non plus. Et si les jeunes ne se sentent pas respectés, il ne faut pas s'attendre à des 'vive la police' quand on voit une brigade passer. On n'est pas des anti-flics, tout ce qu'on veut, c'est du respect", explique un jeune homme d'une trentaine d'années, sous le regard approbateur de ses amis, à distance pour montrer que "les mesures de sécurité sont malgré tout respectées".
Uneus, ils connaissent tous, certains disent même y avoir été confrontés à de multiples reprises, parfois sans aucun contact puisque des amendes auraient été envoyées en l'absence de contrôles.
"Franchement, certains sont géniaux, ils discutent, ils communiquent. Mais d'autres sont clairement dans la provocation. Des gens du quartier se sont retrouvés avec plusieurs P.-V. pour non-respect du confinement sans avoir été contrôlés. Donc, un jour, vous rentrez du boulot et vous constatez que vous avez 250 euros d'amende à payer, sans comprendre pourquoi. Pas qu'ils ont peur de nous contrôler, non, mais parce qu'ils nous connaissent tous et ne se cassent même plus la tête à descendre de leur véhicule pour nous contrôler. Ça donne des dérives comme ça et, si ça dégénère, devinez qui sera pointé du doigt ? Pas les policiers, c'est certain", explique un autre jeune, qui estime que "le vrai travail de proximité est joué par les gardiens de la paix", des "grands frères qui sont l'intermédiaire au cas où ça va mal".

"Tout allait bien, mais depuis 3 ans…"
Ce travail de prévention, il est également réalisé par les agents de quartier, explique une riveraine qui vit à Saint-Gilles depuis plus de 20 ans. "Depuis que cette unité est en place, il y a moins de vols, moins d'incivilités et plus de communication. Mais, depuis près de trois ans, les tensions sont de plus en plus nombreuses et on ne veut pas que ça dégénère. Certains agents sont connus pour leurs excès de zèle, et ce sont eux qui égratignent à la fois l'image de la police et la mission initiale de cette brigade. Le travail de prévention aurait dû être entamé avant le confinement, pas pendant que les gens subissent une crise dans des conditions de vie déjà inconfortables. Le répressif doit être le dernier recours, pas une façon de communiquer qui devient systématique. Mais j'insiste, tous ne sont pas comme ça. Certains agents posent problème, tout le monde le sait, même le bourgmestre, qui doit être bien ennuyé", avoue cette femme.
"Saint-Gilles se porte mieux"
"Ennuyé", c'est effectivement le terme employé par Charles Piqué lui-même, qui avoue que des tensions existent au sein de la police de sa commune. "J'ai d'ailleurs fait muter un membre de l'équipe de prévention pour une enquête de terrain. Il faut un rappel des règles aux policiers, sinon ils ne sont pas crédibles dans leurs missions et cela posera effectivement problème. Mais, soyons honnêtes, il s'agit d'une minorité, tous les policiers ne sont pas concernés. Si des dérives existent, je veille à ce que tout soit entrepris pour que cela se passe au mieux", affirme le maïeur socialiste.
Mais, selon lui, le travail de la police, qui n'est pas une tâche évidente, n'est pas considéré à sa juste valeur par certains citoyens. "Et je peux vous dire que le sentiment anti-police n'est pas plus significatif de la part des jeunes des quartiers populaires. J'entends leurs doléances, d'autant qu'un dialogue est encore possible. Mais il est bien plus compliqué avec certains militants anti-police qui scandent parfois des slogans insultants envers les forces de l'ordre. Ces personnes sont déconnectées de la réalité de terrain, et ce sentiment anti-policier m'inquiète davantage. Les policiers sont découragés, pointés du doigt et accusés de bavures à tout-va. La majorité fait son travail et le fait correctement. Les faits sont là, Saint-Gilles se porte mieux, nous n'avons plus d'émeutes ou de grands débordements. Oui, il y a des échauffourées (encore il y a huit jours, NdlR) comme cela peut arriver partout, mais je crois qu'Uneus est une expérience qui démontre l'importance d'une complémentarité entre les différents acteurs de terrain."