Beauraing : un collectif d'architectes supplie de ne pas défigurer le sanctuaire marial, œuvre de Roger Bastin
Un collectif d'architectes s'émeut de la démolition annoncée de certains éléments du sanctuaire de Beauraing, au motif qu'ils participent d'une œuvre majeure de l'architecte Roger Bastin. C'est notamment le cas des auvents de béton, et du gradin, qui seront sacrifiés au profit d'un jardin. Une tribune certes entendue mais qui arrive trop tard: le permis d'urbanisme a été accordé.
- Publié le 14-11-2023 à 09h50
- Mis à jour le 14-11-2023 à 10h59

Dans l'histoire de l'architecture belge, le nom de Roger Bastin restera associé à des constructions dédiées à l'Église de l'après concile Vatican II (1962-1965).
Parmi les ouvrages d'art qu'il a dessinés, censés figurer l'intemporalité du culte, le sanctuaire consacré à Notre-Dame de Beauraing sort du lot. Il est unique en son genre en ce qu'il est lié à des apparitions de la Vierge. En tout, 33, survenues en 1932-33, lesquelles ont marqué la cité (devenue mariale) et contribué à l'essor d'un authentique lieu de pèlerinage très couru.
Il fut une époque où des foules se pressaient au sanctuaire aménagé par Roger Bastin pour manifester de la piété à l'endroit de la Vierge Marie, ou simplement égrainer le chapelet.
Pour protéger les pèlerins des intempéries, l'architecte namurois avait notamment fait le choix du béton armé comme matériaux clef, car économique, sobre et lisse, apte à créer une atmosphère apaisée, propice au recueillement.
"Il est encore temps"
Des premières études, en 1958, à la réalisation du projet, dix ans se sont écoulés.
En dépit du fait que le nombre de pèlerins a chuté, le sanctuaire demeure une trace tangible d'un phénomène religieux inexpliqué qui a perduré. Un écrin empreint de mystère qu'il importe de perpétuer et, par conséquent, de restaurer.
Il faisait déjà peine à voir quand, en 2021, la tornade acheva de rendre urgente sa réhabilitation. L'ASBL Pro Maria, maître de l'ouvrage, touche au but: le début des travaux est imminent.
Dans les plans, inspirés par des réflexions de pèlerins et de laïcs, il est question d'abattre les auvents, le podium, et de reboucher la crypte Saint-Jean. Globalement, les réaménageurs ont souhaité raccrocher le site à l'esprit de l'époque, d'avant les pèlerinages, en lui faisant retrouver une apparence de jardin. Ce qui signifie plus de nature et moins de béton.
L'intention maîtresse consiste à remettre en valeur le lieu des apparitions, du côté du pont du chemin de fer.
Dans leur tribune, les 16 architectes signataires, parmi lesquels des directeurs d'école, se disent consternés du peu de considération témoigné à l'auteur du sanctuaire originel, et en général pour l'architecture du XXe siècle en Wallonie.
"Plutôt que détruire ces grandes toitures en béton en porte-à-faux, au motif qu'elles sont fissurées, procédons plutôt à leur restauration en bonne et due forme", professe ce collectif d'experts. Et, à plus forte raison quand les techniques d'intervention pour réparer ces pièces de béton existent et ont fait leurs preuves.
Trop de réalisations de Roger Bastin ont été, ou défigurées ou désaffectées, ou simplement détruites, regrettent-ils. Il faut donc que ça s'arrête.
Il y a juste un problème de timing: les architectes arrivent comme les carabiniers d'Offenbach, quand tout est plié. En clair, après l'octroi du permis, qui remonte au 21 août 2023. Toute remise en cause semble impensable. "Les pelleteuses sont certes au bord du site mais il est encore temps", réagit l'un des signataires, Pablo Lhoast.
Des voiles de béton
Le président de l'ASBL Pro Maria, Me Étienne Beguin, insiste sur le fait que le permis résulte d'une réflexion lancée il y a 10 ans, et depuis 3 ans avec le concours d'architectes désignés.
"On ne reconstruit pas le sanctuaire à l'identique mais on le modernise, et ça passe par une re-végétalisation des lieux. Par ailleurs, on ne touche à aucun élément essentiel de l'œuvre de Roger Bastin", assure-t-il. En témoigne la basilique, pièce fondatrice de l'œuvre de Roger Bastin au sanctuaire de Beauraing. Au regard de laquelle les auvents de béton passent pour des détails. "Il n'était pas possible d'avoir une réflexion sur le jardin sans toucher aux auvents", dit-il. Sans même parler que ces sobres voiles de béton, ultra-minces grâce à leur forme paraboloïde hyperbolique, sont posés sur la crypte, et que le temps a fissuré celle-ci. "Un ingénieur-conseil a été formel sur ce point: impossible à préserver. On peut toujours, mais au prix d'une considérable augmentation du budget", complète le président de l'ASBL. Insoutenable.
Pour ce dernier, le temps presse. Car le site demeure voué à accueillir des foules. Or, actuellement, il pèche par sa dangerosité alors que, bon an mal an, 150 000 pèlerins viennent s'y ressourcer. "On aimerait dès lors que les plantations soient en terre au printemps", espère le président de l'ASBL.
Le professeur d'histoire de l'architecture du XXe siècle, Pablo Lhoas, ne se fait guère d'illusion, mais persiste et signe: "Ils ne se rendent pas compte, ni de la valeur historique du site, ni de ce qu'ils font."