Les champions du monde belges, Johan Museeuw (1/7): "Pendant un an, je me suis réveillé avec un arc-en-ciel"
Sacré en 1996 à Lugano, Johan Museeuw est l'ambassadeur de ce Mondial 2021.

- Publié le 18-09-2021 à 13h02

Laissez-moi quelques minutes pour aller me changer, je ne vais tout de même pas rentrer dans le restaurant vêtu de mon maillot arc-en-ciel…"
Dans un éclat de rire, Johan Museeuw reprend la direction de sa voiture pour y enfiler un t-shirt après s'être plié à l'exercice de la séance photos. Ambassadeur d'un Mondial 2021 pour lequel il bouillonne déjà d'impatience, le champion du monde de Lugano (1996) nous a invités à partager son petit-déjeuner au matin d'une journée qu'il avait ouverte sur le coup de cinq heures. "Mon agenda est bien rempli actuellement", sourit celui avec lequel nous avons décidé d'ouvrir notre série consacrée aux champions du monde belges.
Johan, où se trouve aujourd'hui le maillot de champion du monde que vous avez enfilé sur le podium de Lugano ?
"J'en ai fait un objet de décoration de mon intérieur, à la maison (rires)… Mis sous verre dans un cadre aux légers contours couleur or et accompagné d'une photo de l'arrivée, il s'agit du seul et unique maillot ainsi mis en valeur chez moi. Quelques trophées garnissent bien mon salon, mais ce maillot de champion du monde a très clairement une place à part, celle qu'il mérite à mes yeux. L'arc-en-ciel, c'est quelque chose qui hypnotise. En prélude à ce Mondial en Belgique, j'ai participé à pas mal d'événements, de conférences-débats ou des interviews, et à chaque fois que j'enfile ce maillot, les regards se tournent immédiatement vers lui."
La coque de votre téléphone portable est également décorée des couleurs de l'arc-en-ciel. Un autre signe de l'importance que revêt, à vos yeux, le titre de champion du monde dans votre palmarès ?
"Je suis évidemment très fier de mes trois succès sur le Tour des Flandres et à Paris-Roubaix, mais lorsqu'on me demande quel est le plus beau souvenir de mes 17 ans de carrière, ma réponse est toujours la même : mon titre à Lugano et, dans la foulée, le bonheur d'évoluer avec le plus beau maillot du monde sur les épaules pendant un an. Chaque fois que j'épinglais un dossard à cette tunique, j'éprouvais la même fierté, le même petit bonheur (sourire). J'avais l'habitude de préparer ma tenue la veille des courses puis de la poser sur une chaise dans ma chambre d'hôtel. Je me réveillais donc au matin de chaque épreuve avec une vue sur un arc-en-ciel, même si les rideaux étaient encore fermés (rires)…"
Vous souvenez-vous de votre premier entraînement avec ce maillot ?
"Je ne me suis jamais entraîné avec celui-ci, ni même avec le maillot de champion de Belgique d'ailleurs. Ce n'est pas une question de superstition ou de respect à l'égard de cet équipement mais cela relève plutôt d'une certaine forme de réserve, de retenue. Sortir en stage par exemple avec des équipiers vêtu de l'arc-en-ciel, cela ne me correspondait tout simplement pas. Je préférais être vêtu de la même manière que mes partenaires."
Le film de votre course et de ce 13 octobre 1996 est-il encore très clair dans votre esprit ?
"Oui, les images sont toujours bien gravées dans ma tête. À la mi-course, une grande échappée d'un peu plus de trente coureurs, dans laquelle j'avais réussi à me glisser, s'est dessinée. Même si ma saison 1996 avait été réussie avec une victoire sur Paris-Roubaix, je n'incarnais pas le grand favori car le parcours était, sur papier, trop difficile pour moi. Je sentais que j'avais des jambes incroyables mais je suis resté aussi longtemps que je le pouvais dans les roues. Je ne prétendrai jamais être un homme intelligent, mais je crois pouvoir dire que j'étais un coureur intelligent (rires)… Tactiquement, j'ai toujours assez bien senti les choses. Après qu'on se soit isolé en tête avec Gianetti, il n'a plus voulu prendre un seul relais dans les deux derniers kilomètres, ce que je peux comprendre car il savait que je possédais une meilleure pointe de vitesse que lui. Mais je ne lui ai jamais laissé l'opportunité de me faire douter. Avant cela, il m'avait demandé si on pouvait parlé mais je ne lui avais même pas répondu. Il a tenté de m'attaquer à trois reprises et lors de sa dernière tentative, je me suis décalé de sa roue pour évoluer en parallèle en le fixant droit dans les yeux, pour lui montrer qu'il ne me lâcherait pas ainsi (sourire)… Je crois qu'il a alors compris que cela allait être compliqué pour lui. Je n'étais pas certain de mon succès mais porté par une sorte de transe qui me poussait à rester encore plus focalisé sur chacun de mes gestes."
Le public vous était-il hostile ? Ce Mondial avait tout de même lieu en Suisse et vous vous retrouviez alors en mano a mano avec un coureur helvète…
"Non mais lorsqu'on est en course, on peine souvent à percevoir la réelle nature de l'atmosphère qui nous entoure. Et après la ligne, une fois le titre conquis, j'ai été emporté dans une forme de tourbillon qui vous porte des bras de votre soigneur au podium en passant par les micros de télévisions et d'autres obligations encore. On ne touche pas toujours terre. Je n'ai pas immédiatement pris conscience de ce que je venais de réaliser."
Ce qui est fou, c'est de se souvenir que vous aviez annoncé, une semaine avant votre titre, vouloir prendre votre retraite au terme de cette saison 1996…
"Oui c'est vrai. Je traversais alors une période difficile, une forme de dépression, je ne le cache pas. J'étais perdu. Dans la foulée immédiate du Tour de France, un peu comme Wout Van Aert cette année, j'étais parti pour Atlanta afin d'y disputer les Jeux olympiques avant d'enchaîner avec San Sebastian, la Wincanton Classic et le GP de Suisse pour faire la chasse aux points en vue du classement de la Coupe du monde. Venait ensuite la campagne des classiques italiennes de fin de saison pour préparer le Mondial. J'avais le sentiment de ne plus rien avoir d'autre dans la vie que le vélo, la course, les hôtels, les avions…"
Est-ce le maillot de champion du monde et votre titre qui vous ont amené à revenir sur votre décision ?
"Non, j'avais déjà décidé avant le départ de ce Mondial de poursuivre ma carrière. Un coureur cycliste vit des émotions très fortes et contrastées, parfois en à peine quelques heures. J'ai craqué mentalement le jour de mon annonce devant les journalistes avec qui j'entretenais alors une relation parfois assez tendue. À cette époque, les médias ne m'intéressaient absolument pas. Ce que j'aimais, c'était de me préparer au mieux pour les courses et de tenter de gagner celles-ci. Le reste relevait un peu de la futilité à mes yeux. Beaucoup de gars de ma génération voyaient les choses de la même manière. Cela a désormais totalement changé et le rapport s'est même inversé (rires)…"
Comment s'est produit ce déclic dans votre esprit ?
"Lors d'un entraînement que j'ai partagé par hasard avec Laurent Jalabert quatre jours avant le Mondial. Je sors de mon hôtel et au premier feu rouge, je tombe sur le Français. On papote quelques secondes, je lui demande vers où il va. Il me répond qu'il met le cap vers Saint-Moritz. Je ne me rendais pas bien compte de la distance (rires)… Nous avons fait une sortie de huit heures et demie ! Jalabert venait de gagner le Tour d'Espagne ; il incarnait le favori du Mondial cette année-là. Et lorsque j'ai vu que je l'accompagnais sans trop souffrir sur cette sortie, même en montée, j'ai réalisé que mes jambes n'étaient tout de même pas trop mauvaises (rires)…"

L'année qui suit, vous n'avez pas été épargné par la poisse : crevaison dans le dernier secteur pavé de Paris-Roubaix alors que vous êtes en tête de la course avec Tchmil et Moncassin, au Tour des Flandres, Boscardin vous fait chuter… Avez-vous alors pensé que la malédiction du maillot arc-en-ciel était plus qu'une légende ?
"Non, pas vraiment. C'est vrai que je n'ai pas gagné de très grande course avec cette tunique mais je ne peux pas dire que j'ai vécu une mauvaise année en 1997 puisque j'ai tout de même levé les bras sept fois."
Julian Alaphilippe confiait récemment que même si cette saison n'est pas la plus réussie de sa carrière sur un strict plan sportif, elle est la plus belle de par le bonheur qu'il a éprouvé d'évoluer avec l'arc-en-ciel sur les épaules. Le comprenez-vous ?
"Totalement. Sur chaque course, on se sent porté par quelque chose de difficilement descriptible. J'ai par exemple gagné trois étapes de la Ruta del Sol en tant que champion du monde, une épreuve qui ne me servait habituellement que de préparation au printemps. Mais cette année-là, j'avais à cœur de faire très vite honneur à cette tunique (sourire)…"
Vous êtes l'un des ambassadeurs de ce Mondial qui se déroule en Belgique. Voyez-vous cette reconnaissance comme une forme de réhabilitation définitive après les années difficiles que vous avez vécues dans la foulée de vos aveux de dopage ?
"C'est un honneur que je vois comme une mission et dans lequel je m'investis autant que je peux. J'ai le désir de faire ça bien. Je suis resté quelques années à l'écart du milieu, dans l'ombre, pour laisser passer la zone de turbulence. Cela n'a pas toujours été simple à accepter à l'époque et la cicatrice est d'ailleurs toujours là. Celle-là est moins visible que d'autres qui sont gravées dans ma peau mais elle m'accompagnera aussi toute ma vie. Plus personne ne reparle de moi au travers de ces événements désormais. Je suis à nouveau invité sur le plateau de chaînes télé qui m'ont longtemps boudé, pour certaines jusqu'à ce dernier printemps. Tout le monde a compris qu'une génération, pas seulement les coureurs mais tout le milieu, avait commis des erreurs. Je suis désormais un homme plus serein et j'évolue dans un contexte apaisé."