Alex Carera, l'agent de Maxim Van Gils : "Moi un requin ? Ma seule priorité, ce sont les volontés de mes coureurs"
Agent le plus puissant du peloton international, l'Italien est un personnage clivant.

- Publié le 21-11-2024 à 06h59

On a beau parfois en appeler aux poétiques "hasards de la vie", ce n'est sans doute pas une totale coïncidence si puissant rime avec clivant. Demandez donc à Alex Carera ce qu'il en pense… Devenu au fil des ans l'agent le plus influent du peloton, celui qui représente les intérêts des Pogacar, Girmay ou Philipsen et de près d'une centaine de coureurs et coureuses au total est tour à tour décrit comme "le meilleur manager du monde" par certains et dépeint comme "un cow-boy" par d'autres. Un schisme que risque bien d'entretenir un peu plus le dossier Van Gils, membre de l'écurie A&J All Sports Media Group depuis cet été, et dont le départ de chez Lotto-Dstny semble devenu inéluctable (toutes les parties, dont Alex Carera, ont actuellement convenu de ne pas commenter plus en détail le sujet).
À 49 ans et près de 27 saisons dans ses fonctions, cet Italien installé dans le Tessin suisse en a toutefois vu d'autres. Seize ans après avoir créé sa propre société de management en association avec son frère Johnny (d'où le nom A&J pour Alex et Johnny), ce fan de tennis et de padel est en effet passé tout près du pire. En 2013, sa BMW X5 est heurtée de plein fouet par un conducteur fantôme sur l'autoroute A4 qui relie Brescia à Milan. Le chauffeur de 78 ans qui évoluait à contresens est tué sur le coup. Alex Carera, lui, est évacué vers l'hôpital de Brescia où il doit être opéré des deux jambes. "C'est un miracle d'avoir survécu à cela", commente alors son frère Johnny. Déjà empreint d'un profond déterminisme, Alex Carera semble depuis vouloir être le seul maître de la trajectoire de son existence. Comme si tout pouvait s'arrêter demain.
Il a failli perdre la vie dans un accident de la route en 2013.
Alex, après le feuilleton Uijtdebroeks de l'hiver dernier, le dossier Van Gils participe à vous construire une image trouble en Belgique. On vous y qualifie parfois de cow-boy ou encore de requin…
"Je sais que certains se sont fait leur propre idée de moi, sans toujours me connaître véritablement. Mais plus que l'image que je peux avoir en Belgique, c'est ce que pensent les coureurs belges (NdlR : William Jr Lecerf, Lionel Taminiaux ou Sente Sentjens font aussi partie de son écurie) que je représente qui m'importe. Et je crois qu'ils sont plutôt contents de mes services (rires). Moi un requin ? La seule chose qui m'importe, ce sont les intérêts de mes coureurs."
Combien en représentez-vous aujourd'hui ?
"Nous sommes à un peu plus de 100 cyclistes, hommes et femmes confondus. Pour gérer leur carrière, nous nous appuyons sur une équipe de douze personnes ainsi que sur des collaborateurs qui travaillent à la demande pour nous sur certains dossiers techniques ou juridiques spécifiques. Deux avocats belges, Arne Sabbe et Ben Leyman, œuvrent par exemple très régulièrement pour nous. Nous avons donc, en moyenne, un ratio d'un collaborateur pour dix à quinze coureurs maximum. Nous ne souhaitons pas aller au-delà afin de garantir un service de qualité à nos clients."
Vous avez, en effet, la réputation d'être disponible 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 ou presque pour vos coureurs. On peut en témoigner pour avoir vu Biniam Girmay ou Jasper Philipsen vous appeler au milieu de la nuit européenne depuis l'Asie…
"Et pas plus tard que ce mercredi matin, j'ai encore réglé une demande d'Isaac Del Toro alors qu'il n'était que 5 h. Je sais que certains me prennent pour un fou mais je ne cherche absolument pas à m'attirer des louanges par l'évocation de cet exemple. Cela fait, à mes yeux, juste partie intégrante de mon job, c'est un boulot full-time… Je suis là pour rendre la vie des coureurs que je représente plus facile. Cela peut aller de la recherche d'un logement à l'obtention d'un vélo de chrono pour l'entraînement, peu importe. Je tente toujours de dégager une solution avec la même énergie. Et si nous avons l'honneur de défendre les intérêts de plusieurs des plus grands coureurs du monde et œuvrons pour une centaine de cyclistes, c'est sans doute parce qu'ils jugent que nous faisons plutôt bien notre boulot (sourire)…"
Représentez-vous encore certains footballeurs, skieurs ou pilotes automobiles ?
"Non, nous avons concentré nos activités sur le cyclisme exclusivement car celui-ci nous demande toute notre énergie."
Si le manager de Bora m'a dit merci après le départ de Cian, c'est qu'il était heureux de la solution trouvée."
Vous êtes l'agent de Tadej Pogacar et de Biniam Girmay depuis leurs débuts dans le peloton pro et possédez aussi certains des plus grands talents de demain, comme Del Toro, dans votre écurie. Comment faites-vous pour détecter ces pépites ?
"Je travaille avec un excellent réseau et des scouts un peu partout dans le monde. Aujourd'hui, on s'aperçoit que les gars de 19 ou 20 ans sont déjà extrêmement compétitifs chez les pros. Il est donc important d'être à l'affût des talents de demain. Nous nous lions parfois à des garçons de 16 ans désormais. J'ai accompagné des coureurs comme Nibali ou Cunego durant toute leur carrière et ai toujours adoré aider ceux en qui je crois à grandir, c'est comme cela que je vois mon boulot."

Quitte parfois à utiliser les grands moyens, comme dans l'affaire Uijtdebroeks ?
"L'affaire Cian a, à mon sens, été mal perçue par une partie du grand public. Son transfert chez Visma est le résultat d'un accord tripartite entre le coureur, son ancienne équipe et sa nouvelle formation. Et comme Ralph Denk, le manager de Bora-Hansgrohe, m'a remercié à la signature d'un deal qui convenait à tout le monde, c'est que je suppose qu'il était content de la solution que nous avons pu dégager."
Je suis comme un sportif, j'aime atteindre mes objectifs."
L'UCI a clarifié son règlement cet été : la rupture d'un contrat doit impérativement découdre d'un accord tripartite et il est interdit à un coureur ou un manager de démarcher toute autre équipe que celle avec laquelle il possède toujours un bail. Les sanctions peuvent être lourdes avec une suspension de plusieurs mois et un retrait de points UCI. N'avez-vous jamais craint ce type de mesure ?
"Non puisque nous avons toujours respecté les règles en vigueur. L'UCI a bien fait de mettre les choses au clair mais l'important est aussi de ne pas perdre de vue que le droit du travail du pays où réside le coureur est sans conteste ce qu'il y a de plus important. Et en Belgique par exemple, les choses sont très claires."

Il est en effet possible de se libérer juridiquement d'un contrat dès lors que l'on verse à son employeur l'intégralité du salaire que celui-ci représente jusqu'à son terme. Mais cette méthode n'a, jusqu'ici, qu'été très peu utilisée dans le monde du vélo…
"Peut-être, mais elle est légale. Ce qui ne signifie pas que j'ai intention de l'appliquer dans un quelconque dossier. Ma règle d'or est de toujours suivre la ferme volonté de mes coureurs. Si un client me demande de dégager une solution pour rester, je le fais, et il en va de même lorsque son intention est de changer de port. Cet été, un des coureurs dont je défends les intérêts a été très sollicité mais il voulait continuer l'aventure avec la formation dans laquelle il évolue. Je n'ai pas cherché à jouer la surenchère avec son employeur mais nous nous sommes mis autour de la table et son contrat a été revalorisé. C'est ce que j'appelle une solution entre adultes."
Vous avez la réputation d'être un obstiné. Êtes-vous d'accord avec ce qualificatif ?
"Normalement, quand un coureur a des résultats, sa première intention n'est pas de changer de crémerie car ceux-ci découlent souvent d'un épanouissement sportif et professionnel. Mais si le plan A, à savoir demeurer dans l'équipe, bloque, il est alors de mon devoir d'étudier des plans B, voire C. Ce n'est pas toujours le facteur financier qui peut faire basculer du A au B, croyez-moi. Mais c'est vrai que quand je cherche une solution à un problème, j'y mets toute mon énergie. Je suis comme un sportif, j'aime atteindre mes objectifs."