Newcastle, 2CV et Walt Disney, bienvenue à Garrucha, le repère andalou de Rudi Garcia : "Grâce à lui, j'ai le maillot de Ronaldo dans ma petite maison"
Chaque été ou presque depuis 55 ans, Rudi Garcia vient se ressourcer à Garrucha, un petit village de pêcheurs sur la côte andalouse, à une grosse heure de route de Murcie où il dirigera les Diables pour la première fois ce jeudi. Un endroit où il est le roi.

- Publié le 20-03-2025 à 10h13

La fédération belge sait recevoir : après l'Espagne pour le début de mandat de Roberto Martinez et un trip en Allemagne d'entrée pour Domenico Tedesco, elle offre un premier match à Rudi Garcia à Murcie, à une grosse heure de route de Garrucha, village de pêcheurs au charme désuet où le sélectionneur des Diables a passé tous ses étés depuis l'âge de 6 ans. Et où il possède toujours un appartement. "Ici, Rudi est comme chez lui", nous explique-t-on au bar El Califa, sorte de réseau social avant l'heure depuis sa création en 1980 face à la plage.
À Garrucha, Rudi est d'abord connu comme le fils de José. Comme le petit gamin qui accompagnait son père partout quand la famille Garcia a acheté une petite maison blanche en 1970. "José et sa femme Raymonde sont nés en France mais avec des origines espagnoles. Ils ont voulu se rapprocher de leurs racines andalouses et ont trouvé cet endroit, raconte Juan Miguel, attablé à la terrasse du bar, maillot de la Peña Deportiva de Garrucha sur les épaules. On joue en noir et blanc parce qu'un supporter de Newcastle a créé le club en 1927 quand il travaillait au port."

Un coup de fil et Miguel s'apprête à nous rejoindre. "On l'appelle 'El Mudo' (le muet)", prévient Juan Miguel, sourire en coin. "Les Garcia ? Je les connais depuis le début. José avait fait appel à la société où je travaillais pour l'aider à rénover la maison qu'il venait d'acheter à Garrucha. On a très vite sympathisé et Rudi était là. Il n'avait que 6 ans. J'ai présenté la famille à tous mes amis et Rudi vient me dire bonjour dès qu'il est dans le coin", déroule 'El Mudo' à une vitesse qui rendrait Jérémy Doku jaloux. Miguel se marre : on sait manier l'ironie quand on choisit un surnom ici.
La mascotte du village avec un accent étonnant
Rudi Garcia était encore à Garrucha l'été passé, avec sa maman qu'il continue d'emmener dès qu'il peut depuis le décès de José le 29 octobre 2008 devant un match de Lille, entraîné par son fils à l'époque, face à Grenoble. "Rudi s'occupe très bien de Raymonde", intervient Pedro, frère de Miguel, également prévenu de notre présence en ville. "Rudi a toujours été très ouvert, reprend le plus bavard des muets. Il parlait avec tout le monde, dans un très bon espagnol, avec un accent à la fois français et de Garrucha. On allonge les syllabes ici."
Si sa grande sœur Sandrine est plus discrète, Rudi devient vite une mascotte pour les anciens de Garrucha. "Il adorait venir au foot quand son papa venait faire des matchs entre amis, se souvient Dominguo, ancien président du club de foot, venu encore gonfler la tablée. Le papa José était très fort. Il a joué en D2 et D3 en France. Il ne brillait pas par sa technique mais quelle force il avait ! On oubliait vite sa petite taille. On lui demandait chaque été de rester à Garrucha pour jouer la saison avec nous mais on ne savait pas le payer malheureusement. Rudi était encore un enfant mais on voyait déjà qu'il avait des qualités balle au pied."
Quand le papa José a pu améliorer la situation financière de la famille avec un poste dans une mairie, la famille Garcia a troqué le 2CV grise qui s'époumonait à faire le voyage en trois jours chaque été pour une confortable Citroën DS. Et la modeste maison blanche, aujourd'hui détruite et rebâtie en immeuble, pour un bel appartement juste à côté de Garrucha, à Las Marinas. "Rudi possède toujours cet appartement avec sa famille. Il aime venir se ressourcer ici. Cet endroit lui rappelle tellement de beaux souvenirs, d'enfance puis d'adolescence", dit Miguel.
Rudi n'a jamais oublié que j'avais aidé son papa quand il est arrivé à Garrucha. Il n'a jamais changé.
On a pu être témoin de cet amour andalou vendredi passé à Tubize juste après sa première sélection, quand on a expliqué au Français que nous ferions un détour par Garrucha pour un reportage. "C'est vrai ? C'est très joli, mais vous devez aussi aller à Mojacar, il y a une vue magnifique. C'est à une petite dizaine de kilomètres."
Là-bas, Rudi Garcia a ses adresses pour déguster les produits locaux en profitant d'un spot idéal pour admirer la Méditerranée depuis ce village niché dans la montagne. Un village où l'on raconte une drôle d'histoire : "Walt Disney y est né", nous assène un vendeur de maillots de football sur le marché à qui l'on demandait l'origine des peintures géantes de Mickey sur quelques façades. Une légende entretenue, plus pour des raisons touristiques que par certitude historique.
Retour à Garrucha où l'on se vante de connaître Rudi Garcia. Mais sans faire grandir le nez de Pinocchio ici. "Rudi a entraîné de grands clubs et maintenant il est à la tête d'une sélection avec le gardien du Real Madrid, reprend Dominguo. Mais il n'a jamais été différent. Pour nous, il est toujours le sympathique fils de José." Et 'El Mudo' de sortir de son court silence : "Rudi n'a jamais oublié que j'avais aidé son papa à son arrivée à Garrucha. Dès qu'il arrive dans un nouveau club, il me garde un maillot qu'il me donne l'été. Dans ma petite maison, vous imaginez que j'ai le maillot de Totti à la Roma, de Ronaldo en Arabie saoudite, de Naples, de Lille… ? Je me réjouis d'avoir celui de la Belgique. Il est joli ?"
Un amoureux du foot espagnol gâté par un ancien coach du Standard
Quand on a expliqué à la joyeuse bande qu'il n'y a qu'une grosse heure de route pour le découvrir en vrai au stade de Murcie, c'est le silence, même pour le plus bavard d'entre eux. "La Belgique joue ce jeudi contre l'Ukraine à Murcie ? Mais ils n'en parlent pas dans les journaux. Ça aurait été chouette d'y aller mais on sait que Rudi aura beaucoup de choses à faire. C'est son premier match avec la Belgique, non ? On sera à fond derrière lui."
En 2013, Rudi Garcia avait failli transformer la bande, fan du Barça, en supporters de Malaga, de l'autre côté de l'Andalousie. La direction était venue discuter avec lui à Paris alors qu'il entraînait Lille mais le coach avait fini par décliner, sentant que le projet ambitieux et dispendieux de Malaga commençait à péricliter. "Valence avait aussi tenté de le prendre une année. Vous le saviez ? C'est Rudi qui me l'avait confié un été", dévoile 'El Mudo', fidèle à sa réputation.
La famille Garcia est plutôt pour le Real Madrid. Lecteur régulier du quotidien sportif Marca, le sélectionneur des Diables est un amoureux de l'Espagne. Il avait effectué son stage à Valence en passant ses diplômes d'entraîneur, grâce à son ancien équipier Jocelyn Angloma. Rafael Benitez lui avait ouvert toutes les portes à l'époque. Quelques années plus tard, l'ancien coach du Standard Philippe Montanier lui avait offert une visite guidée des installations de la Real Sociedad. "Si Rudi n'entraîne pas en Espagne un jour, je pense que ça resterait un manque dans sa carrière, dit Dominguo. Mais il faut d'abord qu'il réussisse pour longtemps avec la Belgique. Après, il pourra toujours reprendre le club de Garrucha. Enfin, notre entraîneur actuel fait du bon boulot, on joue les playoffs pour la montée." La bande rigole, tout en refusant qu'on règle l'addition. On sait recevoir à Garrucha.