Ruud Geels: "Je suis le buteur que tout le monde a oublié"
Ruud Geels a marqué des tas de buts à Bruges puis à Anderlecht, mais personne ne s'en souvient. On l'a retrouvé avant le dernier topper de la saison.
- Publié le 13-05-2017 à 11h58
- Mis à jour le 13-05-2017 à 12h49

Ruud Geels a marqué des tas de buts à Bruges puis à Anderlecht, mais personne ne s'en souvient. On l'a retrouvé avant le dernier topper de la saison. Même s'il est en panne ces dernières semaines, Lukasz Teodorczyk a longtemps été en course pour battre des records de buts à Anderlecht cette saison. Au point de devoir se plonger à plusieurs reprises dans le grand livre d'archives du Sporting. Là, deux noms sont chaque fois ressortis. Un bien connu, celui de Jef Mermans, recordman absolu de buts en une saison au RSCA avec 38 pions claqués en 1946-1947. Et un autre qui, reconnaissons-le, ne nous disait strictement rien : Ruud Geels, recordman de buts marqués pour une première saison à Anderlecht : 34 en 1978-1979.
Ruud Geels ? En tapant son nom dans Google, on a halluciné : cet attaquant néerlandais de 68 ans possède un CV époustouflant entre l'Eredivisie où il a joué pour l'Ajax, le PSV et Feyenoord (le seul à avoir joué pour les trois grands avec Ronald Koeman), l'équipe nationale où il était le compagnon de Johan Cruyff et notre championnat de Belgique où il a inscrit des tas de buts (plus de 60 en trois saisons cumulées !) pour le FC Bruges puis Anderlecht.
Avant le dernier topper de la saison, on s'est dit qu'il fallait absolument retrouver ce Ruud Geels, injustement méconnu. Au bout du fil, la voix est timide et l'accent néerlandais très prononcé. Après avoir un peu hésité ("Je ne suis plus vraiment le football belge, vous savez"), il accepte de nous consacrer une demi-heure quand on lui explique qu'on veut parler de son étonnante carrière.
Ruud, que devenez-vous ?
"Je suis ambassadeur des jeunes entre douze et seize ans pour le SC Telstar, mon premier club pro. Chaque année, on organise le tournoi Ruud Geels. C'est un travail social que je fais surtout. J'essaie d'aider ces jeunes gars et ça me passionne. J'ai longtemps eu une société de décoration mais j'ai arrêté pour avoir le temps de profiter de la vie."
Vous n'êtes pas resté dans le monde du football après votre brillante carrière. Et on vous a oublié…
"Je n'ai jamais aimé le bling bling du monde du foot. Il y avait toujours du bluff et ça ne m'amusait pas. Et oui, on m'a oublié, c'est vrai. Je suis trop modeste pour ce monde. Je montais sur le terrain pour marquer des buts et je me moquais du reste. Je ne connaissais même pas le nom de l'arbitre quand je jouais un match."
Ça ne vous a pas empêché de beaucoup marquer. On raconte même que vous avez marqué 1.026 buts durant votre carrière, plus que Romario !
"C'est une blague de l'auteur de ma biographie. Moi, j'en ai officiellement mis 607. Romario, lui, a ajouté les buts qu'il a marqués à la plage." (rires)
607 buts en 20 ans de carrière, c'est une moyenne folle de 30 buts par saison.
"J'étais un killer . Je ne devais pas du tout défendre. Si j'osais revenir dans ma partie de terrain, je me prenais une amende. Je ne sais si ça pourrait encore se faire dans le football d'aujourd'hui mais l'adversaire devait consacrer trois défenseurs pour me tenir."
Vous étiez un spécialiste du jeu de tête.
"J'ai marqué deux fois le but de l'année, dont un de la tête. C'était au stade olympique de l'Ajax, Mühren avait centré et j'avais repris de la tête en sautant très, très haut. Si haut que Van Hanegem avait déclaré après le match : 'J'ai cru qu'il était tombé des pylônes d'éclairage' . Je ne mesure pourtant qu'1 m 81, mais je m'entraînais souvent spécifiquement après la séance. Je demandais beaucoup de centres, notamment de Rensenbrink. Je sautais avec des sacs de sable de cinq kilos attachés au dos. À la fin, je sautais plus haut que la barre transversale. Je crois que je serais un bon coach pour le jeu de tête."
Vous avez plusieurs records qui tiennent toujours. Celui du plus grand nombre de buts dans un match du championnat néerlandais, par exemple.
"Oui, avec l'Ajax contre Feyenoord. J'avais marqué cinq buts mais je râle toujours car l'arbitre avait annulé un 6e but."
Un autre record : vous avez terminé cinq fois meilleur buteur du championnat néerlandais, dont quatre fois de suite avec l'Ajax.
"Oui, mais ce qui me fait le plus plaisir, c'est un prix que j'ai reçu la semaine passée. Pour les 60 ans de l'Eredivisie, une grande élection du meilleur onze a été organisée. J'ai été choisi et j'ai même reçu le titre de meilleur joueur de cet onze où il y a pourtant Cruyff, Gullit et Rijkaard. J'en suis vraiment fier."
Vous n'avez jamais joué avec Cruyff à l'Ajax mais vous l'avez connu en équipe nationale.
"Oui, c'est vrai. Un joueur fabuleux, évidemment. Il aimait bien jouer avec moi en attaque."
Vous avez aussi joué avec Louis van Gaal qui a d'ailleurs écrit la préface de votre biographie.
"Oui, au Sparta Rotterdam. Je l'aime bien mais je ne le vois jamais, il est toujours en vadrouille."
"Je dois ma carrière à Bruges à une crise cardiaque"
À 24 ans et la barre des 100 buts en Eredivisie déjà franchie, Ruud Geels décide de traverser la frontière belge et débarque au FC Bruges en 1972.
"Le manager Hutsebaut m'avait vu jouer trois fois avec Go Ahead Eagles, notamment lors d'un succès 4-1 contre l'Ajax où j'avais marqué. Le Club m'avait acheté pour être le troisième attaquant de pointe mais j'étais aussi le quatrième étranger. Je n'avais donc pas le droit de jouer et je devais me contenter des matchs de réserves. Où je marquais évidemment beaucoup."
Le 12 novembre 1972 , tout bascule à Bruges. Nico Rijnders, un milieu de terrain néerlandais du Club, fait une crise cardiaque sur le terrain lors d'un match contre le FC Liège. Le docteur du staff, Michel D'Hooghe, parvient de justesse à ranimer le joueur mais sa carrière est terminée. Et malheureusement, Rijnders succombera d'un autre arrêt cardiaque quatre ans plus tard, à seulement 28 ans. "J'ai gagné ma place quand la carrière de Nico s'est arrêtée mais ça m'a marqué à vie. Ça reste ma pire expérience sur un terrain de football. Je suis d'ailleurs supporter de Bruges et pas d'Anderlecht en hommage à Nico."
Cette saison 1972-1973 se termine quand même sur une note positive à Bruges : après 53 ans d'attente, le Club retrouve enfin le titre de champion. "On avait une très bonne équipe avec Canjels comme coach. Georges Leekens était dans le groupe. Il était très fort… à la belote ." (Rires)
"Van Binst ch… dans les chaussures des Hollandais"
Au palmarès de Ruud Geels, on retrouve une Coupe des Clubs Champions et une finale perdue de Coupe du Monde. Deux mauvais souvenirs pour l'ancien attaquant de Bruges et du RSCA.
La C1 1970 : "Je n'ai pas pu jouer la finale contre le Celtic à San Siro. Le coach Happel n'avait pas voulu car j'avais déjà signé dans un autre club, Go Ahead Eagles, pour la saison suivante. Il préférait un vrai joueur de Feyenoord, disait-il…"
Le Mondial 1974 : "J'étais dans le groupe qui a perdu la finale contre la RFA mais je n'ai pas joué une seule seconde de tout le tournoi. Le sélectionneur m'avait dit que je monterais au jeu si on était menés. Mais on gagnait tout. J'aurais préféré qu'on perde… On a juste été mené en finale mais je n'ai pas pu monter au jeu, malheureusement. De ce tournoi, on a aussi dit que j'étais la tête de Turc du groupe mais c'est faux. Les journaux aux Pays-Bas ont écrit que des joueurs ch… dans mes chaussures mais ça n'est pas arrivé. Il n'y en a qu'un qui m'a fait ça, c'est Gille Van Binst à Anderlecht. Il ch… dans les chaussures de tous les Hollandais, même celles d'Arie Haan. Pourtant, Gille était un gars formidable."
"Goethals en a fumé son paquet de Belga en une fois"
Après deux années à Bruges, Ruud Geels part à l'Ajax Amsterdam. Il y joue quatre ans et finit quatre fois meilleur buteur d' Eredivisie. En 132 matchs de championnat, il marque 123 fois. Quand il signe à Anderlecht en 1978 juste après ces quatre saisons à l'Ajax, l'attaquant est une star.
Une star qui confirme son statut en marquant 25 buts pour le Sporting en D1 dès sa première année, le fameux record que Lukasz Teodorczyk a encore un mince espoir de battre (il est à 20 buts en Pro League à trois matchs de la fin). "Qui, dites-vous ? Un Polonais ? Il a encore beaucoup de travail pour me rattraper", rigole-t-il.
Ruud Geels a le sourire mais il ne garde pourtant pas un bon souvenir d'Anderlecht. "Si je supporte Bruges en Belgique, c'est pour mon ami Rijnders mais aussi parce que le Sporting m'a laissé partir après une seule saison. J'avais pourtant très bien joué sous les ordres d'un homme fantastique : Raymond Goethals. Il m'avait à la bonne. Quand je suis parti, il est venu me voir au Sparta Rotterdam où je m'étais recasé. Il m'a dit (il prend l'accent bruxellois) : C'est incroyable qu'ils t'aient laissé partir ! Il était tellement énervé qu'il a fumé un paquet de Belga en une fois."
Aujourd'hui encore, 38 ans après ce départ précipité du Sporting, Ruud Geels cherche encore la raison. "Je ne vois qu'une explication qui tient la route mais je ne suis pas sûr que ce soit la bonne, et je ne le serai jamais. Pendant quelques jours, je m'étais senti mal et Anderlecht m'avait envoyé à l'hôpital. J'ai l'impression que les dirigeants pensaient que je pourrais faire une crise cardiaque comme Rijnders."
L'ancien buteur n'est pas trop rancunier pour autant. En octobre, il reviendra au Parc Astrid pour accompagner son ami Robby Rensenbrink qui sortira son autobiographie à cette occasion. "Je l'ai aidé pour ce livre."