Ouzraoui Diki et Aït El Hadj, les deux exemples bruxellois du RSCA: "La nouvelle génération a tout en main pour réussir"
Sakina Ouzraoui Diki et Anouar Aït El Hadj veulent prouver que les jeunes des quartiers de Bruxelles peuvent réussir à Anderlecht.

- Publié le 08-04-2022 à 08h30
- Mis à jour le 09-04-2022 à 19h19

Ils tentent de s'arracher le ballon des mains. C'est pourtant avec les pieds que Sakina Ouzraoui Diki (20 ans) et Anouar Aït El Hadj (19 ans) brillent sous le maillot d'Anderlecht. Une joueuse, un joueur mais une origine commune : le Maroc et les quartiers populaires de Bruxelles. Deux enfants au parcours similaire qui les a vus passer de l'agora à l'équipe première du Sporting. Des pionniers dans leur genre. Anderlecht a voulu les mettre en avant dans le nouvel épisode du documentaire Mauve, qui sera diffusé vendredi soir sur Voo et Telenet.
"C'était une belle rencontre", sourit Aït El Hadj. Les deux Mauves ont tissé des liens. "On se suit sur les réseaux, poursuit-il. Et on réagit quand l'autre réalise une belle action."
Pour un "un contre un", il faudra encore attendre un peu. "J'ai peur… pour elle", blague le joueur. "J'ai de la technique mais lui aussi", renchérit-elle. "Je ne veux pas mettre fin à sa carrière ou lui à la mienne."
Le rendez-vous était symboliquement fixé au centre culturel d'Anderlecht, à quelques mètres de l'agora portant désormais le nom de Sakina Ouzraoui Diki.
Être ici rappelle que ces terrains de rue ont été cruciaux pour votre développement…
Sakina Ouzraoui Diki : "Lors de l'inauguration, j'ai souligné l'importance de ce genre de terrain pour les jeunes. J'ai commencé sur une agora et Anouar aussi. C'est important pour les jeunes de s'amuser et de pouvoir toucher le ballon. Il ne faut pas dénigrer ce football car beaucoup de grands joueurs sont passés par là. À l'agora tu joues sans réfléchir, sans carcan. Tu es juste guidé par le moment. C'est un apprentissage complémentaire au club."
Est-ce facile d'y faire sa place en tant que jeune fille ?
S. O. : "À mon époque, c'était plus compliqué parce que le football féminin n'était pas si développé. Et cela reste peu commun de voir des filles dans des agoras. Il faut une certaine confiance pour rentrer sur un terrain rempli de garçons. Une fille se fait juger sur le terrain. On lui dit de dégager, qu'elle est dans l'espace des hommes. Mais sur le terrain, j'oublie tout. Quand tu es avec la balle, plus personne n'existe autour."
Et vous leur mettiez des petits ponts ?
S. O. : "Je préfère mettre un petit pont à un garçon qu'à une fille car ça fait taire plus de bouches. (rires) Ils étaient impressionnés."
Et vous Anouar, vous l'auriez pris comment ?
Anouar Aït El Hadj : "J'aurais dit 'waw'. J'aurais été choqué mais après j'aurais tout fait pour lui en remettre un. (rires) C'est difficile pour une fille de rentrer dans une agora. Elle doit prouver directement mais si elle le fait, ils vont tous la fermer et elle sera la reine."
Avez-vous parfois joué contre des filles à l'agora ?
A. A. : "Non, jamais. Avant Sakina, pour moi, les filles ne jouaient pas trop au foot. Surtout dans mon quartier."
S. O. : "On met des étiquettes sur certaines personnes. On disait que le foot était réservé aux hommes. Peu de femmes jouaient au foot mais nous sommes de plus en plus nombreuses. Nous sommes loin d'être aussi nombreuses que les hommes mais l'image qui existait disparaît petit à petit."
A. A. : "Au parc Piron, ça parlait beaucoup de Sakina. Tout le monde disait qu'elle était forte et j'ai pu le constater quand elle est arrivée à Anderlecht. Elle a peut-être ouvert des portes pour la prochaine génération."
Sentez-vous un engouement pour le football féminin dans les quartiers populaires ?
S. O. : "Plus qu'avant. Voir des filles sur un terrain devient normal mais je ne vais jamais me risquer à rentrer sur un terrain que je ne connais pas. La peur prend le dessus. C'est la réalité quand on est une fille. Beaucoup se bloquent par rapport à cela. Il faut du temps. J'espère pouvoir prédire que tout cela évoluera dans les années à venir."
Votre passion pour le football a-t-elle été facilement acceptée par votre famille ?
S. O. : "Peu de filles marocaines jouent donc, oui, ça complique les choses. J'ai eu la chance de grandir dans une famille fan de football. J'ai passé les dix premières années de ma vie à Barcelone. J'entendais le Camp Nou de chez moi. J'ai toujours fait de la gymnastique jusqu'à ce que mes professeurs en Belgique disent à mes parents que j'avais du talent pour le football. Ils m'ont inscrite et voilà où j'en suis. Au début, je n'avais pas le droit d'aller m'entraîner si j'avais fait une bêtise mais ils ont changé d'approche quand ils ont compris que cela devenait sérieux. (rires) J'ai joué au RWDM avant qu'Anderlecht ne me recrute. Ils ont dû faire le forcing trois saisons de suite car j'avais peur de signer chez eux."
Anouar, que diriez-vous à vos sœurs si elles décidaient de jouer au foot ?
A. A. : "Elles font ce qu'elles veulent. Mais je ne pense pas que ça arrivera. Elles ne sont pas très passionnées. Elles me regardent jouer mais c'est tout. Ma petite sœur de 11 ans aime bien jouer avec moi dans le salon. Peut-être qu'elle fera le même parcours que Sakina. (rires) Mais encore une fois, elle fait ce qu'elle veut."
Plus généralement, pensez-vous avoir un rôle d'exemple pour les jeunes des quartiers populaires ?
A. A. : "On a montré d'où on venait et que tout était possible. La nouvelle génération a tout en main pour réussir. Tu peux être de n'importe quelle nationalité, si tu as du talent et que tu bosses, tu peux y parvenir."
S. O. : "Vincent Kompany soulignait les nombreuses cultures présentes à Bruxelles et à quel point elles aident à faire avancer les choses. Cela explique pourquoi Bruxelles est grande par son talent."
Pourtant peu de talents percent…
S. O. : "C'est le cas partout. Pour réussir, il faut une grande mentalité, un suivi, un bon comportement. Je dis toujours à mon petit frère que le talent ne sert à rien. Tu n'arrives à rien sans travailler.
A. A. : "J'ai connu beaucoup de bons joueurs qui n'ont pas réussi dans le football. C'est une question de mentalité mais aussi d'entourage. Mon père m'a toujours suivi. Quand ça va mal, tu as besoin d'une personne de référence."
Sakina, vos parents vous poussent-ils davantage vers le football ou vos études ?
S. O. : "Ils ont vécu avant nous et connaissent la valeur d'un diplôme, d'un métier. Mon père me pousse à continuer mes études en parallèle pour avoir mon diplôme de marketing. J'ai mon diplôme de secondaire donc je pourrais mettre mon cursus en pause et reprendre plus tard. J'y pense parfois mais mon père préfère que je continue."
A. A. : "Et généralement, les parents ont raison."
Quelle importance revêt Bruxelles pour vous ?
A. A. : "J'ai grandi ici depuis tout petit. Ma famille habite à Bruxelles. Cette ville m'a tout donné et représente beaucoup pour moi. Ici, c'est la base. Au final, je reviendrai à Anderlecht. Je finirai ma carrière ici. Tu peux le noter, t'inquiètes."
Et d'ici-là, il faudra convaincre les gens des quartiers de venir au stade…
A. A. : "Si, par exemple, un Marocain joue en équipe première, ils vont s'intéresser un peu plus au club. Ça a déjà un peu commencé avec moi. Ceux de mon quartier ne regardaient pas Anderlecht et maintenant, s'ils ne sont pas au stade, ils regardent les matchs à la télé ou suivent le score sur leur téléphone."
S. O. : "Beaucoup de clubs doivent aussi faire un pas en avant et montrer qu'ils acceptent la diversité. Pouvoir s'identifier à un parcours est important pour les jeunes. Je cite souvent Anouar en exemple quand je parle à mon frère."
C'est pour cela que visiter le stade avec vous était important pour ces jeunes, Anouar…
A. A. : "Ça fait rêver les jeunes. Gamin, on voulait tous savoir à quoi ressemblait le vestiaire d'Anderlecht. Ces jeunes m'ont posé plein de questions. La principale ? Ils se demandaient pourquoi il n'était pas facile de réussir quand on venait des quartiers."
Sakina, vous avez aussi accompagné des jeunes…
S. O. : "C'était super de voir que tous ces petits rêvent grand. Ça se voit dans leurs yeux. Il faut les pousser pour qu'ils y arrivent. De surcroît, on essaie de les éduquer plus globalement, de manière citoyenne. On a, par exemple ramassé, les déchets près du terrain. Si tu apprends ces réflexes à la nouvelle génération, elle les transmettra à la suivante."